Eve Beuvens, Count Basie au Berceau

Eve Beuvens, Count Basie au Berceau

Eve Beuvens : Count Basie au berceau.

Découverte avec son album « Noordzee » paru chez Igloo dans la série « jeunes talents » à l’occasion des trente ans du label, Eve Beuvens a été invitée par Jean-Pierre Bissot à présenter une « carte blanche »  lors du « Gaume Jazz » de cet été. Rencontre avec la pianiste avant le concert gaumais. 

(c) WWW.SERGINELALOUX.COM

Comment t’es-tu intéressée au jazz ?

Le jazz est venu via mon père qui est un amateur éclairé ; il parait que j’étais un bébé difficile, il mettait alors un disque de Count Basie pour me calmer dans mon berceau. Mon père était aussi musicien, contrebassiste, il y avait aussi un piano à la maison et c’était donc à portée de mains. 

 D’où l’attrait pour le piano…

Non, j’ai commencé par la contrebasse car j’avais entendu des disques de Charlie Mingus, je voulais essayer, puis j’ai été déçue parce qu’on me faisait d’abord étudier le violoncelle, alors comme je voulais jouer comme Mingus, ce n’était pas ce que je cherchais ; j’ai commencé le piano un peu par accident et j’ai ensuite eu un très chouette prof qui m’a  passionné. 

Là aussi une approche classique ?

Je n’ai pas un parcours classique car je suis vite passée au jazz, je faisais des gammes blues, très peu de classique ; aujourd’hui, je suis un peu frustrée de ne pas en avoir fait plus, ne fut-ce que pour la technique, du coup je viens de m’inscrire pour des cours de piano classique dans l’académie où je donne cours !  Pour le jazz, je suis passée au Conservatoire jazz à Bruxelles avec Nathalie Loriers et Diederik Wissels, je suis ensuite allée à Cologne en Erasmus où j’ai suivi les cours avec John Taylor. 

Tu as aussi suivi régulièrement des stages.

Oui, j’ai été une fervente participatrice des stages de Libramont dès mes 14 ans, jusqu’à plus de vingt ans, c’était tout un nouveau monde qui s’ouvrait pour moi ; c’est super de m’y retrouver aujourd’hui comme animatrice. 

 Comment est venu le cédé « Noordzee » ? 

Noordzee WWW.IGLOORECORDS.BE

C’était en 2009. J’ai eu la chance qu’Igloo sorte plusieurs albums de jeunes pour ses 30 ans, c’était à peine trois ans après ma sortie du Conservatoire. Avec mon frère Lionel et une contrebassiste que mon frère avait rencontrée lors d’un stage, Yannick Peeters. Si c’est une fille, c’est purement par hasard,  plutôt pour des raisons  musicales, Yannick a un jeu à la fois robuste et subtil. Après la parution de l’album, j’ai pas mal joué avec le trio pour le Jazztour et les Jazzlabs. 

Pas d’autre album personnel depuis…

Non, j’ai enregistré avec les « Sidewinders »  et Caesariusz Gadzina, puis j’ai rencontré un sax suédois, Mikael Godée : en 2008, on a joué en duo, puis en quartet avec lequel on a enregistré il y a un an (sous le label  Spocus) 

Tu consacres aussi du temps à l’enseignement.

Il ne faut pas se voiler la face : on donne cours parce qu’ on ne joue pas assez. Mais si je gagnais au lotto, je n’arrêterais pas les cours : c’est quelque chose qu’on transmet, communiquer sa passion c’est important et passionnant, inépuisable, rendre communicable ce qui nous occupe… L’enseignement me manquerait. Quand tu joues, il y a les applaudissements, mais avec des élèves, il y a un retour aussi. 

Comment ressens-tu ta relation avec le public ?

Au plus on est concentré sur ce qu’on fait, au plus on envoie quelque chose vers le public. Mais un musicien qui joue uniquement pour le public, ça se sent aussi, ça manque de conviction, et je crois que le public le ressent, c’est comme une balance, l’un nourrit l’autre, ça inspire, je le ressens très fort, les musiciens qui jouent uniquement pour le public, c’est de l’esbroufe , jouer sans que ça touche les gens ne m’intéresse pas. 

La carte blanche que te propose Jean-Pierre Bissot en Gaume est un cadeau dont tu profites pour proposer un line-up étonnant…

Jean-Pierre m’a offert cette carte blanche… et je ne m’y attendais pas ! J’avais tout de même l’intention d’écrire pour un plus grand ensemble ; on dit souvent que le piano est un orchestre à lui tout seul, et l’idée de composer pour de grands groupes, c’est orchestrer ce que je joue au piano. Quant à l’équipe, ça n’a pas été un grand dilemme ! C’est vrai que mon premier album était plus lyrique, plus poétique, alors qu’ici, j’ai choisi la rythmique de Manu Hermia ! C’est clair que je me suis nourrie de pas mal de choses que j’ai muries, le lyrisme n’est pas incompatible avec une musique plus énergique : en tant que musicien, on cherche à dire les choses le plus clairement possible. Dans le premier disque il y avait quelque chose de plus fragile sans doute, mais la conviction n’enlève rien à la poésie ; j’ai déjà fait des sessions avec Manolo Cabras et Joao Lobo, et ce sont des musiciens qui s’engagent dans ce qu’ils font, avec Laurent Blondiau aussi : ce sont des musiciens convaincus et convaincants et c’est bien pour moi d’être nourrie de ce qu’ils peuvent m’apporter de très direct, et inversement pour moi de les sortir de leur contexte. 

(c) JOOP PAREYN

Et les autres musiciens ?

Benjamin Sauzereau est un guitariste français qui joue avec son propre projet, « Les Chroniques de l’Inutile » et qu’on a déjà vu au Gaume avec François Vaiana et « Blue Monday People ». C’est un guitariste de plus en plus demandé, il a une palette sonore étalée, il serait plus du coté de Bill Frisell que de Kurt Rosenwinkel. Grégoire Tirtiaux, je le connais assez bien, on a déjà joué ensemble, il vient aussi d’un autre monde, il fait de la musique du monde, enfin si on peut employer cette expression, de la musique Gnawa, de la musique roumaine,… J’aimais son approche des standards, à la fois jazz mais aussi diluée d’autres choses. Il joue alto et baryton qui amènent une chouette couleur à ce que j’écris. Quant à Gregor Siedel, il est autrichien et vit en Allemagne. Je l’ai rencontré lorsqu’il est venu à Bruxelles en Erasmus, il a un parcours free en Allemagne avec une palette très vaste. 

Tu as écrit toutes les pièces de la carte blanche ?

Il y a trois morceaux que j’ai déjà joué. Je ne suis pas prolifique, mais j’aime bien composer ; j’essaie de savoir pourquoi j’écris un morceau, ce que je veux faire avec, je cherche que chaque morceau ait sa couleur, au niveau de l’esprit et de l’idée musicales, quel type de couleur, d’harmonie, de mesures composées etc… J’essaie d’éviter les clichés. Je sens que je me détache de plus en plus des influences, sans toutefois chercher à aller contre, il en reste toujours quelque chose, mais les gens avec qui je joue m’ont fait aussi  jouer différemment. 

 Jean-Pierre Goffin