Suzanne Vega – Ictus – Collegium Vocale Gent : Einstein on the Beach
Quand il rencontre Robert Wilson à New York en 1973, Philip Glass est immédiatement séduit par sa façon de travailler. Entre les deux, une complicité s’installe presque instantanément au point qu’ils décident de travailler ensemble sans attendre. Glass a alors en tête de créer son premier opéra, mais son projet reste vague, sans thème ni titre. Il suggère le nom de Gandhi, Wilson lui rétorque celui d’Hitler. Ce sera finalement la figure d’Einstein qui sera retenue. L’opéra n’a pas pour thème la narration biographique du scientifique, il convoque sa figure tutélaire comme un artéfact inévitable et les symboles qu’il engendre, imprégnant la culture contemporaine. L’opus est articulé en quatre actes, sa durée s’avère flexible, oscillant entre quatre et cinq heures où les spectateurs sont libres d’aller et venir à leur guise ! Pour les besoins de la production, la version enregistrée qui paraît en 1979, déclinée sur quatre vinyles, avoisinera 160 minutes. Une version ultérieure parue sur Nonesuch, sur support CD, la portera à 190 minutes. Au-delà de la durée, ambitieuse, et pour tout dire parfois éprouvante, c’est la forme résolument, révolutionnairement, novatrice, basée sur des séries de chiffres et de notes répétés inlassablement, qui interpelle l’auditeur.
Ce nouvel enregistrement convoque Suzanne Vega pour tenir la place de la narratrice. Qui aurait pu croire que la chanteuse américaine, qui se fit connaître à la fin des années quatre-vingts (on se souvient de ses tubes « Luka » et « Tom’s Diner »), occuperait un jour cette place ? Elle le fait avec brio au travers d’une diction à la fois fluide et imparable. Pour le chœur, c’est le Collegium Vocale Gent, dont la renommée n’est plus à établir, qui est convié. L’ensemble instrumental est occupé par Ictus, soit Igor Semenoff au violon, Chryssi Dimitriou et Michael Schmid aux flûtes, Dirk Descheemaeker et Nele Tiebout aux sax soprano et clarinette basse et, aux claviers, Jean-Luc Fafchamps et Jean-Luc Plouvier. Il revient à Tom De Cock (Brussels Philarmonic Orchestra) la place de conducteur. Ce qui nous surprend à l’écoute de cette version, c’est de constater que cinquante ans après sa conception, « Einstein on the Beach » n’a pas pris une ride, tant dans le langage musical que déploie l’œuvre que dans le propos qu’elle porte. Chapeau bas pour le petit label bruxellois Vlek qui signe ici une production soignée, superbement présentée (le double CD enchâssé dans une belle pochette carton comporte des notes et des commentaires instructifs de Jean-Luc Plouvier) et ambitieuse. Un des coups de cœur, et de chœur, de l’année 2025.
