Lorenzo di Maio : « Ruby II », un nouveau joyau

Lorenzo di Maio : « Ruby II », un nouveau joyau

Lorenzo Di Maio © Didier Wagner

On fait le point avec le guitariste, à la veille d’un Jazz Tour qui débute dans quelques jours et au lendemain de la sortie du deuxième volet du « Ruby »

On a rarement une telle proximité entre l’enregistrement qui a eu lieu en décembre, et la sortie de l’album ce mois de mars. Quelle était l’urgence ?

L.D.M. : On avait la tournée du Jazz Tour qui débute en avril, dans quelques jours, et la musique était déjà prête. Mais elle n’était pas encore enregistrée. Alors j’ai eu des discussions avec le label pour essayer de sortir l’album avant la tournée, mais du coup, effectivement, le timing est un peu plus serré que d’ordinaire. Puis une fois qu’on a décidé de le faire, il a fallu jongler avec les agendas de tout le monde : les musiciens du groupe, le studio, l’ingé son…mais voilà, les choses se sont faites.

Vous avez combien de dates sur le Jazz Tour ? 

L.D.M. : Je pense qu’il doit y avoir douze dates, ce qui est super chouette.

Lorsqu’on s’était vus pour le premier « Ruby », tu avais émis l’idée que peut-être que ce nom deviendrait le nom du groupe. Je ne sais pas si tu t’en souviens. Qu’est-ce que ce nom signifie pour toi ? 

L.D.M. : Oui, c’est un mot qui sonne bien dans mes oreilles. Je ne sais pas pourquoi, à l’époque, je cherchais un nom de groupe, et ce mot-là revenait systématiquement. Je me suis dit qu’il y avait sans doute une bonne raison. Je n’ai pas une explication rationnelle à donner. C’est juste que je trouvais que le mot sonnait bien, que ça se retenait, ça me plaisait beaucoup.

« La cohésion dans le groupe grandit à chaque fois »

Et tu restes fidèles aux partenaires de l’album précédent.

L.D.M. : En tout cas, la cohésion entre nous grandit à chaque fois, et puis on aime bien jouer ensemble, on s’apprécie beaucoup humainement. Donc oui, j’avais très envie de continuer avec les mêmes personnes, qui, heureusement pour moi, étaient partantes. Donc ça n’a pas posé de difficultés.

Lorenzo Di Maio & Cédric Raymond © Jean-Luc Goffinet

On avait défini le premier album comme un projet acoustique et électro à la fois. Est-ce que celui-ci ne penche pas un peu plus vers l’électro que le premier ? 

L.D.M. : C’est vrai que la présence des synthés est plus définie, plus présente, et ça fait vraiment partie intégrante du son du groupe aujourd’hui. En réalité, ça s’est développé après les premiers concerts, la place de Cédric (Raymond – NDLR) s’est un petit peu plus installée, notamment au-delà de la basse et de l’utilisation du synthé. Pour moi, ça n’en fait pas de la musique électronique, mais il y a cette couleur-là qui est très présente. Entre la guitare et les synthés, c’est vrai que ça peut rappeler une certaine période du jazz qu’on qualifie d’électrique parfois. C’est vrai que ces sonorités-là sont présentes, en effet.

Dès le premier morceau, on ressent une grande variété d’atmosphères.  Est-ce que ce sont des compositions qui ont déjà fait partie de la tournée précédente, ou bien des choses vraiment très récentes ? 

L.D.M. : Il y a les deux, en réalité. Il y a des morceaux qu’on avait déjà pu jouer lors des concerts précédents, et puis des morceaux que j’ai amenés juste avant le studio, qu’on a répétés entre nous, mais qu’on n’avait jamais joués sur scène.

Je dirais que la moitié du disque, on l’avait déjà joué. Et l’autre moitié était complètement fraîche pour l’album. En l’occurrence, le morceau « Steel », c’était peut-être un des tout derniers que j’avais écrits. Je pense qu’on avait dû le jouer une fois en public avant l’enregistrement.

« John Scofield est un musicien qui m’accompagne depuis le tout début. »

La première fois qu’on s’est rencontrés pour une interview, c’était près du Théâtre 140, avant un concert de John Scofield. « Ruby Boys » me semble le titre le plus influencé par le style de John Scofield.

L.D.M. : Oui, c’est vrai qu’on peut retrouver des choses de sa musique. En fait, John Scofield, c’est un musicien qui m’accompagne depuis le tout début. Je l’écoute depuis que je joue de la guitare pratiquement, en tout cas du jazz. Et donc, même si la musique que j’écris n’est pas forcément super proche de ce que lui propose, je l’écoute tout le temps. Forcément, ça doit percoler d’une manière ou d’une autre, et c’est vrai pour ce morceau-là en particulier… Surtout dans les sonorités de guitare.

Il y a des passages aussi un peu plus doux, comme dans « What’s Left », le morceau qui suit, avec un rangement piano-guitare, plus sentimental, plus poétique.

L.D.M. : Avec un final qui, par contre, est beaucoup plus chaluté je dirais.

Lorenzo Di Maio © Didier Wagner

Est-ce que tu veilles à soigner une sorte de mise en scène ? Un côté cinématographique ?

L.D.M. : Il y a de ça. C’est l’idée de mettre en musique parfois certaines idées ou des situations. Ce n’est pas de la musique descriptive comme la musique de film, mais je réfléchis beaucoup en termes d’atmosphère et de climat. Parfois, c’est une idée visuelle, parfois, c’est juste un ressenti. Pour parler de « What’s Left », c’est vrai qu’il y avait quelque chose que je voulais un peu suspendu, un tout petit peu plus solennel, en tout cas pour la première partie du morceau. C’est un peu le fil rouge pour moi, aussi pour ne pas diriger les musiciens, mais plutôt pour leur expliquer ce que j’ai en tête avec les morceaux. C’est parfois quelques mots, on parle beaucoup d’atmosphère et de climat.

Tu glisses un premier « Cycle » dans l’album, puis deux autres. C’est comme des intermèdes très courts qui accentuent aussi ce côté cinématographique.

L.D.M. : Le mot « Cycle » était choisi, évidemment. C’est un peu comme un thème qui se développe en trois parties. En réalité, j’ai longtemps hésité. Les trois parties s’enchaînent et c’est aussi envisageable de le faire comme ça, mais j’aimais bien l’idée d’avoir trois bulles avec, encore une fois, des atmosphères bien distinctes et vraiment une petite bulle comme une bouchée gustative un peu plus intense, mais plus courte.

Certains musiciens sont mis plus en avant sur certains titres. C’est le cas dans « Uprising » pour Pierre Hurty, particulièrement présent et dynamique.

L.D.M. : Celui qui ne l’a connu qu’avec Wajdi dans le trio, entend un tout autre Pierre Hurty ici. Mais celui qui l’a vu comme moi en remplacement de Stéphane Galland dans Aka Moon, c’est un peu ce Pierre Hurty là qu’on entend ici, un peu plus rentre-dedans. J’adore jouer avec Pierre parce qu’il a vraiment une faculté d’adaptation assez incroyable. Il connaît beaucoup de choses musicalement et il est toujours au service de la musique qu’on lui apporte. Il peut vraiment jouer beaucoup de choses et toujours avec beaucoup de goût et d’élégance. Je suis vraiment très content de ce qu’il apporte à la musique. Je crois que c’est vraiment le batteur qui me fallait pour ce groupe.

« La légitimé de jouer du jazz en tant qu’Européen, on pourrait en discuter. »

Il y a un « Gospel Song » ensuite. C’est assez rare que dans le jazz européen, un musicien fasse allusion à un style qui est propre à une culture afro-américaine. 

L.D.M. : On pourrait dire ça avec le jazz en général. La légitimité de jouer du jazz en tant qu’européen, on pourrait en discuter.  En fait, le gospel, c’est une musique que j’adore, que j’écoute. C’est surtout une espèce de clin d’œil à cette couleur musicale. Je suis un grand fan de l’album « Come Sunday » de Charlie Haden. C’est un album en duo avec Hank Jones. J’adore ce répertoire. Chez Scofield, on retrouve un peu aussi des touches de gospel. Récemment, il y a un vibraphoniste qui s’appelle Joel Ross qui a fait un concept album autour de toute cette musique, c’est fantastique. Moi, c’est juste mon petit clin d’œil à ce répertoire que j’aime beaucoup. Mais en ce qui me concerne, il n’y a pas cette connotation spirituelle. C’est vraiment la couleur musicale que j’affectionne et que je voulais amener dans la musique de « Ruby ». Le challenge était à la fois d’avoir une espèce d’exercice de style et en même temps de le faire cohabiter et coexister avec le son du groupe.

Ruby © Jean-Luc Goffinet

Le morceau qui me paraît le plus étrange, c’est « Cosmic Trip » avec un clavier quasi obsédant pendant le morceau et une mélodie parfois difficile à saisir. J’ai l’impression que ça a dû être un morceau très discuté avec les musiciens.

L.D.M. : On a cherché un petit peu, c’est vrai. Comment pourrions-nous qualifier cela ? C’est un peu un truc de conquête spatiale. C’est comme ça que je le vois.

Il y a un truc un peu robotique avec le clavier du début et un thème très conquérant qui est répété quelques fois. En fait, c’était un peu le postulat de départ. On l’a joué quelques fois pour trouver la bonne approche et trouver des ouvertures qui nous permettent de jouer dessus. Je peux comprendre que ça sonne de manière un peu plus étrange. Mais ce sont les harmonies qui donnent une couleur spécifique au morceau. Ça voyage un peu plus loin.

Sur le dernier morceau de l’album, on a l’impression que ça se termine avec un diminuendo. Et puis, il y a une reprise. Et puis, de nouveau, le fondu à la fin.

L.D.M. : C’est encore un peu dans l’esprit d’une mise en scène. En fait, la toute fin n’était pas prévue initialement. On avait prévu de terminer avec un très long solo de piano, et de faire un fade-out. Et pendant l’enregistrement, j’avais des idées d’overdub de guitare que j’ai ajoutés. Mais pendant le mix, on s’est rendu compte qu’en travaillant sur cette texture-là, les guitares assemblées avaient finalement un truc qui était sympa. Et donc, on a utilisé ça pour refaire une petite bulle pour dire au revoir, on va dire ; ça s’est décidé pendant le mix. Mais si tu veux, la matière était là et on aurait pu s’arrêter avant. Et puis, je trouvais ça chouette que ça revienne juste avec les guitares.

Le mastering a été réalisé au studio Ferber à Paris.

L.D.M. : Oui, tout à fait. C’est Simon Lancelot qui a fait le mastering. Il avait déjà masterisé le premier album « Ruby ». J’aime beaucoup son travail et donc, j’ai voulu retravailler avec lui. En fait, au-delà des musiciens, c’est exactement la même équipe que sur le premier album : Pierre Dozin a enregistré et mixé et Simon Lancelot a fait le mastering.

Il y avait un côté pop dans le premier, album, dans les thèmes. Ici, on est quand même dans un jazz plus structuré.

L.D.M. : Je vois ce que tu veux dire par rapport au côté pop. Il y a quelques morceaux sur le premier disque qui sont vraiment construits comme des chansons. Si on prend un thème comme « Melancholia », il y a vraiment quelque chose qui se dessine, qui aurait pu être chanté. « Everglow » aussi, d’ailleurs.

Lorenzo Di Maio
Ruby II
Igloo Records

Lorenzo Di Maio en tournée à partir du 4 avril : leslundisdhortense.be

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin