Thierry Maillard : La résilience en musique

Enthousiasmé par la proposition d’interview du pianiste français Thierry Maillard, j’ai été bouleversé quand le double CD « No More She Is » m’est parvenu. Plus question d’envisager un entretien « normal », la finalité de ce double album étant de rendre un hommage à sa petite fille disparue à l’âge de cinq mois.
Vous aviez déjà rendu un hommage à votre maman lors de sa disparition, mais ici c’est nettement plus douloureux…
Thierry Maillard : Oui, mais composer m’a permis d’évacuer un peu la douleur…
Faire le premier pas de cette étape vous est venu de quelle manière ?
T.M. : J’ai appelé tous les musiciens en leur disant ce que je désirais faire et tout le monde a coché « présent ».
Ce sont des musiciens qui vous sont très proches, fidèles…
T.M. : J’ai voulu m’entourer de ces gens, mais aussi de ceux qui avaient connu ma fille. Vu qu’elle était très jeune…

C’est un double CD mais ils sont très différents. Le premier, c’est vous au piano, Stéphane Belmondo au bugle et à la trompette et David Linx au chant sur cinq titres…
T.M. : Je voulais cet album qui « avance comme cela ». J’ai fait ce premier album qui est plutôt solo, duo, trio et le deuxième est plus un quartet. Quartet avec lequel je vais enregistrer un album au mois de décembre. Ce seront des compositions et il sera dans la veine de ce deuxième disque. La sortie est prévue en juin 2027. C’est un album que je voulais faire il y a deux, trois ans. Ce sera très jazz un peu comme le premier titre du second album (« Une vie brisée » – NDLR).
Ma première impression fut que ces morceaux du second CD étaient déjà prévus pour une sortie seule. Puis qu’ils avaient été « rajoutés » ….
T.M. : Non, ce n’était pas prévu. Ce sont des morceaux qui correspondent à des ressentis. J’ai tout composé pendant trois jours. Des morceaux qui étaient souvent des ballades puis je me suis dit : « Allons vers le côté très jazz ». Nous ne nous sommes pas vus avec les autres musiciens avant d’entrer en studio. Nous n’avons pas répété. Tout a été enregistré en trois jours. Pour moi, l’idée est de faire partager cette musique au plus grand nombre. Mais c’est compliqué actuellement de partager via des concerts. Je suis venu donner deux concerts à Bruxelles avec Stéphane Belmondo et au mois de mars 2027 nous devrions y revenir avec le quartet. J’aimerais faire découvrir toutes ces musiques au public, mais c’est difficile d’être programmé.
Sur ces CD vous n’avez joué que du piano…
T.M. : Exactement. Et sur le prochain, ce sera pareil. Je reviens un peu aux sources jazz. Mais ici, c’était un album hommage.
« Tout s’est fait naturellement, alors que c’est au sujet d’une chose qui en fait, n’est pas naturelle. »
J’ai ressenti, dans son interprétation, Stéphane Belmondo très impliqué, conscient de votre douleur, de votre souffrance…
T.M. : Tout à fait. C’est un enregistrement où il y a eu beaucoup d’émotions, de ressentis. J’ai amené les partitions, les ai données, et nous n’avons fait qu’une prise pour chaque morceau. Tout s’est fait simplement, naturellement. Alors que c’est au sujet d’une chose qui, en fait, n’est pas naturelle… Et les partitions originales ont été placées dans le cercueil de ma fille… Pour moi, il y avait une espèce de démarche… Même si je ne crois pas forcément à l’au-delà… Il y avait le fait de se dire que la musique est intemporelle… Et quand je ne serai plus là, il y aura peut-être encore des gens qui l’écouteront et connaîtront la raison pour laquelle elle a été enregistrée… C’est une manière d’essayer de faire le deuil.
Vous l’avez très bien expliqué dans le texte reproduit à l’intérieur de la pochette… C’est difficile d’écrire ces mots…
T.M. : Oui, mais cela s’est fait très vite.
Stéphane parvient à faire sonner son instrument comme s’il s’agissait d’un enfant, ces passages sont vraiment très tristes, très émouvants…
T.M. : C’était vraiment incroyable de l’entendre jouer ces notes.
Comment s’est fait le choix de David Linx comme chanteur ?
T.M. : Il avait déjà participé à plusieurs de mes albums et c’est lui qui a trouvé ce titre « No More She Is ». A la base, il ne devait chanter qu’un seul titre, mais dans mes ballades il me semblait entendre sa voix. Donc c’était ce que nous devions faire. Et il a écrit toutes les paroles.
Vous lui avez donné des désirs de sujets pour les textes ?
T.M. : Je lui ai simplement demandé qu’il parle du sujet, c’est tout. C’est ce qu’il a fait.
Comment se sont passées les sessions d’enregistrement ? Sereines ?
T.M. : On va dire que c’était bon enfant. L’idée, c’était de garder ce côté amical entre nous, de sortir également de cette torpeur.

Toutes vos compositions portent des titres émouvants qui évoquent l’absence, le manque. Ce fut une difficulté supplémentaire de les nommer ?
T.M. : (son silence me fait regretter la question – NDLR)
Les deux CD sont de couleurs différentes, l’un est gris clair, l’autre bleu foncé…
T.M. : C’est juste le choix de la personne qui a fait mon graphisme. Je n’ai pas donné de directives par rapport à cela. A part pour la cover que j’ai vraiment voulu telle quelle.
Le second CD est plus cool jazz, plus étoffé. L’enregistrement de ces titres était-il différent ?
T.M. : Non, tout s’est fait en trois jours. J’ai écrit ces 24 morceaux et j’ai dit : « Nous verrons ce qui se passe en studio ». Ce n’était pas prévu, mais nous avons tout enregistré. Et l’enregistrement des morceaux est identique à leur ordre qui figure sur les CD. J’ai fait deux CD à cause du temps mais le second aurait pu être plus court. Tout était envisageable, même un CD avec des duos, trio et quartet. Mais je n’ai pas réfléchi à tout, tout s’est fait naturellement.
Pourriez-vous me donner quelques explications sur le dernier morceau nommé « Sakura » ?
T.M. : Sakura, c’est l’arbre de vie au Japon. Et c’est un arbre que j’ai planté sur la tombe de ma fille…
« On ne programme que des stars connues, même si cela coûte une fortune… Parfois, tout cela me lasse. »
J’aimerais revenir un peu sur votre carrière. Vous êtes amoureux de la musique classique et j’avais adoré l’album « Caméléon » où le jazz et les chanteuses lyriques se rejoignaient…
T.M. : Absolument, j’adore la musique classique, mais je ne sais jamais trop ce que je vais faire à long terme. Excepté ce nouvel album jazz en quartet. Puis je ferai une résidence en duo acoustique avec Stéphane. On va reprendre tous les grands compositeurs français de musique classique. On va les réarranger à notre façon. Il y aura du Messiaen… Et après, je referai peut-être un gros projet comme « Zappa Forever » qui aurait dû être programmé sur de gros festivals, mais cela n’a jamais été le cas. Donc ce grand projet vivra uniquement sur CD car malheureusement nous vivons dans un monde où on ne programme que des stars connues, même si cela coûte une fortune. Parfois, tout cela me lasse. Des gens trouvent mes projets superbes, mais il n’y a pas de suite pour la scène. Maintenant il y aussi un aspect de faisabilité, comme pour « Caméléon » qui était pratiquement impossible à jouer en concert vu le personnel impliqué. J’en reviens donc à des choses plus simples. Avec ce quartet, je retourne quelque peu vers V.S.O.P. avec Herbie Hancock ou vers Miles Davis ! C’est un peu cette couleur que je voudrais retrouver sur le prochain album.
Miles Davis, vous lui aviez déjà rendu hommage…
T.M. : Oui, c’était il y a une quinzaine d’années avec un album piano solo. (« Behind the Mirror » – NDLR)
« A la mort de ma fille, je me suis dit je fais cet hommage et j’arrête la musique. »
On va terminer sur une question un peu plus légère. Combien possédez-vous de pianos, de claviers, de synthés ?
T.M. : J’en ai eu beaucoup. Notamment à l’époque de l’album « Moog Project » je devais en avoir 37 ou 38 ! Mais aujourd’hui je n’en ai presque plus, cela prenait de la place. Il ne m’en reste plus que trois. A la mort de ma fille, je me suis dit je fais cet hommage et j’arrête la musique. Puis je me suis rendu compte que c’était la seule chose qui me permettrait de survivre aussi… Et être avec mes musiciens me permet de ne pas sombrer. Cela me permet de rester « dans la lumière » alors que mon épouse est « toujours dans le noir ». Malheureusement. Elle est musicienne aussi… mais c’est très très long. Cela ne fait que neuf mois que la petite est partie.
Je n’ai pas de conclusion à cet entretien. Sachez que nous nous sommes quittés sur l’idée d’une autre discussion évoquant sa carrière et le futur nouvel album.
Thierry Maillard
No More She Is
Illona / L’autre distrbution
