Gaume Jazz 2026 : regards croisés sur une 42ième édition exceptionnelle – journée #3

Gaume Jazz 2026 : regards croisés sur une 42ième édition exceptionnelle – journée #3

D’édition en édition, nous ne cessons de le dire : le Gaume parviendra toujours à nous surprendre… positivement ! A l’heure où la relève approche à grands pas (juré, promis ! dixit Jean-Pierre Bissot…), nous avons à nouveau profité d’un long week-end musicalement exceptionnel en Gaume.

En voici le compte-rendu en regards croisé… Ceux de Jean-Pierre Goffin et de Jacques Prouvost. Alors les gars… Vos impressions SVP !

Journée 3 – dimanche 9 août

Dimanche en début d’après-midi, on se presse dans la petite salle du Centre Culturel pour entendre le nouveau projet du chanteur François Vaiana. Euphonium, cor, violoncelle, guitare électrique et synthétiseur modulaire : voilà une combinaison peu courante. Le propos de Vaiana, sur des musiques de Fabian Fiorini, n’est pas commun non plus et même plutôt perturbant. Costumé comme un chanteur d’opéra, version apocalyptique à la Mad Max, le chanteur raconte son Bruxelles actuel – une vision assez dystopique et sombre – qu’il met en parallèle à la musique baroque du XVIIe siècle. On navigue entre un esprit contemporain de jazz ouvert, d’électro, d’envolées lyriques, de drone chaotique et même de techno. Ça bouscule. Ça convainc parfois, ça déstabilise souvent. C’est assez radical. On est loin de l’époque où « Bruxelles brusselait ». Sacrée expérience.

Sur la grande scène, Ozaín, emmené par le contrebassiste Gaëtan Casteels, propose son jazz moderne inspiré des Mingus ou Haden. Ici, les structures complexes sont délivrées avec une très belle cohérence. Le son est plein et charnu duquel émergent tour à tour les solistes (Bruno Grollet – sax, Laurent Blondiau – trompette, Nathan Surquin – trombone), tandis que Pierre Hurty assure un groove parfait et complice avec le leader. La trompette est aussi brillante qu’incisive et laisse parfois échapper des ondulations orientales. Le sax est tantôt âpre, tantôt gras et sensuel. Quant aux interventions du trombone, elles oscillent entre barrissements et glissandos. Il y a de la matière, de la mâche dans la musique de Casteels, que celui-ci dirige avec autant de souplesse que de fermeté.

Retour dans la petite église pour écouter le Duo Brady (Paul Colomb et Michèle Pierre, tous deux aux violoncelles). Gestes amples et synchronisés, à l’archet ou en pizzicati, pour chorégraphier les humeurs et les sentiments que la musique évoque. Le duo ne se contente pas de délivrer avec une maestria indéniable des compositions sophistiquées, tantôt joyeuses, tantôt mélancoliques : il les théâtralise. Les deux violoncellistes dessinent un panorama musical qui va de la musique de chambre au baroque, en passant par la pop, le médiéval ou même la techno (« Systole »). On tambourine sur la caisse des instruments, on en explore les moindres recoins pour raconter « La vie d’après » – celle post-COVID – et rêver, le sourire en coin, à d’autres espaces (« Glass on Mars », « Valse en Arcadie »). Une poésie bienvenue.

« Fils de… » : appellation péjorative qui tend à diminuer le mérite de quelqu’un… Oubliez cette définition ! Et penchez-vous sur le line-up du quartet de Simon Comté. Le « leader » a 21 ans et étudie à la Manhattan School of Music de New York, a été élu « best jazz soloist » par le magazine américain Down Beat. A la batterie, Antoine Pierre, maître du rythme et des tempi décalés qui nous sort une superbe composition originale « Disco Bruxh » (?), Félix Zurstrassen, non pas métronome, mais porteur du temps, puis Wajdi Riahi dont le talent ne cesse de dépasser nos frontières de plus en plus loin. Simon Comté a le jazz dans le sang, celui d’une tradition américaine qu’il possède au-delà de tout à, à peine, la vingtaine : un son de ténor franc et direct, un phrasé clair, une raucité qui rappelle les plus grands, tout cela utilisé sans esbroufe et sans maniérisme ou citation gratuite, du tout grand art, et la révélation absolue du festival !

Retour sur le site et le grand chapiteau. En quelques années, le timide mais déjà talentueux saxophoniste, Simon Conté est devenu un leader charismatique incontesté. Une valeur sûre de notre jazz belge, dont on entendra encore beaucoup parler chez nous et à l’international. De retour de New York, où il vit actuellement, pour quelques concerts européens, le jeune ténor présente son quartette dans lequel on retrouve la crème de la crème de la jeune génération… précédente (Antoine Pierre – dm, Felix Zurstrassen – cb et Wajdi Riahi – p). Le groupe a tout absorbé de la quintessence du jazz moderne et de l’énergie qui va avec. Un tonitruant « Islande », suivi d’une ballade tendue (au soprano) mettent aussitôt en lumière la maturité d’un groupe qui ose. Wajdi s’embarque sur des terrains encore différents – ce pianiste sait décidément tout faire -, le drumming est percutant et souple à la fois et la ligne de basse sait se plier à toutes les variations. Dans la lignée d’un David Murray, Simon Conté affirme sa personnalité. « Chameleon Eyes » charme, « Disco Brush » et « The Bus Driver » foncent en un hard bop des temps modernes. Pas d’artifices ni de ruses pour se cacher : le quartette donne tout, avec sincérité et un aplomb très convaincants. Oui, le jazz est encore et toujours possible, ce quartette nous en donne la preuve.

Ozain Quintet © Gerard Beckers

Il nous restait à déguster – le Gaume Jazz est un éternel festin ! – l’hommage à Esbjorn Svensson, rendu par ses partenaires Dan Berglund à la basse et Magnus Oström à la batterie, associés au pianiste suédois Joel Lyssarides. Un trio augmenté avec bonheur du guitariste Ulf Wakenius – ni plus ni moins que l’accompagnateur d’Oscar Peterson et déjà vu sur cette même scène en duo avec Youn Sun Nah ; succèdent sur scène Verneri Pohjola à la trompette et Frederk Ljungkvist aux saxes. On reconnait quelques thèmes du trio, avec ce côté pop qui a fait le succès du groupe, mais qui prennent une dimension supplémentaire par l’ajout des deux souffleurs, et toutes les ouvertures que la formule offre au quintet. Superbe concert !

Enfin, l’hommage très attendu à Esbjörn Svensson a tenu toutes ses promesses. Quelle plus belle entrée en matière que ce « From Gagarin’s Point of View » pour s’immerger dans l’esprit du pianiste suédois disparu voici plus de dix ans. Dan Berglund (cb) et Magnus Öström (dm), les compagnons fondateurs d’E.S.T., entourés des brillants Joel Lyssarides (p), Verneri Pohjola (tp), Magnus Lindgren (ts) et Ulf Wakenius (eg), reprennent les thèmes les plus emblématiques de ce trio unique. Toute la délicatesse nerveuse de cette musique ravive nos souvenirs. Parfaitement exécutés, « Seven Days of Falling », « Behind the Yashmak » ou encore « Good Morning Susie Soho » font frémir de bonheur le nombreux public. Les débuts belges de E.S.T., c’était ici, au Gaume en ’93. E.S.T. c’était un son, un accent, un langage unique et reconnaissable entre mille… Force est de constater qu’il est toujours bien vivant.

Epilogue

Un festival qui restera dans les mémoires et qui, comme chaque année, fera regretter de ne pas tout avoir vu tant le programme était dense.

Malgré quelques concerts auxquels je n’ai pas pu assister – difficile de tout voir et tout entendre face à l’offre pléthorique – on peut affirmer sans nul doute que cette 42e édition était d’un niveau exceptionnel. On est impatient de revenir en 43e année.

Jean-Pierre Goffin et Jacques Prouvost (ce qui explique les caractères normaux et gras)