Kirk Knuffke : Brother

Kirk Knuffke : Brother

SteepleChase / Xango

Le cornettiste Kirk Knuffke a imposé sa singularité sur la scène newyorkaise grâce à sa virtuosité créative, son imagination et sa grande compréhension de la tradition du jazz. Le voici à nouveau sur le label danois SteepleChase pour un projet spécial largement dédié à la musique de l’un des multi-instrumentistes les plus originaux du jazz : Yusef Lateef qu’on surnommait Brother Yusef. Pas question toutefois de se contenter de réinterpréter les grands titres de Lateef : le cornettiste a composé un programme dans l’esprit du dédicataire, mais qui reflète aussi son identité et sa vision d’un jazz moderne, expressif, coloré, imprévisible et quelque peu libertaire. Il a d’ailleurs réuni un trio inédit comprenant le contrebassiste Thommy Andersson – avec qui il vient d’enregistrer l’excellent « Shimmering Blue » – et le violoniste inclassable Charlie Burnham, connu notamment pour ses enregistrements avec James “Blood” Ulmer.

La plupart des quatorze titres sont des reprises de Yusef Lateef. On y retrouve, en filigrane, son goût pour les climats méditatifs (« First Meditation ») et les musiques dites ethniques (« Sato ») mais aussi pour les mélodies anguleuses et spirituelles dont Lateef était coutumier (« Ritornello »). À l’exception de « Brother John » dédié à John Coltrane, les morceaux choisis ne comptent pas parmi les plus célèbres de Yusef Lateef : rien, par exemple, de « Eastern Sounds », de « Psychicemotus » ou de « The Centaur and the Phoenix ». Au contraire, le leader a préféré piocher des thèmes moins connus, parfois dans les derniers disques de Yusef Lateef beaucoup plus introspectifs (« Meditations », « Cantata »), voire dans des études pédagogiques comme « Four Etudes for Flute » dont est extraite la pièce modale « Sato ». Les compositions originales s’insèrent entre les reprises et en prolongent l’atmosphère. Outre le jeu très imaginatif du cornettiste, l’album permet aussi d’apprécier celui de ses deux partenaires. Le violoniste, en particulier, déploie à l’archet des lignes sobres avec une sonorité soyeuse, tandis qu’en pizzicato son violon prend parfois des accents de banjo. Ses interventions à l’unisson ou en contrepoint du cornet sont particulièrement réjouissantes. « Brother », qui se démarque de la dominante bop des productions du label danois, est vraiment une rencontre fructueuse dans la mesure où elle honore la pensée d’un géant du jazz.

Pierre Dulieu