Al Jarreau & NDR Bigband : Ellington

Al Jarreau & NDR Bigband : Ellington

ACT Music / New Arts International

Avant de fonder ACT Music, alors qu’il travaillait chez Warner Brothers, Siggi Loch entendit Al Jarreau dans un club de L.A. en 1974 et en fut si impressionné qu’il le fit signer sur ce label prestigieux avant de l’inviter en Allemagne où il connaîtra ses premiers succès populaires. Quatre décennies plus tard, se souvenant de la longue association d’Al Jarreau avec la radio NDR basée à Hambourg, Jörg Achim Keller, le chef d’orchestre du big band maison, proposa au chanteur une collaboration en vue de revisiter des compositions de Duke Ellington, ce qui conduira finalement à l’enregistrement en novembre 2016 de deux concerts live qui constituent la matière de cet album. Associer un chanteur de jazz /pop/R’n’B comme Al Jarreau, dont le style très est personnel, à l’œuvre d’Ellington est une idée ambitieuse et risquée, mais qui, bien concrétisée, pouvait s’avérer fructueuse. Heureusement, Keller eut l’intelligence d’écrire des arrangements qui laissent beaucoup d’espace au chanteur et aux solistes, tandis que Jarreau, tout heureux d’être enfin à la tête d’un big band, s’est approprié quelques-unes des plus belles mélodies d’Elllington et Strayhorn qu’il restituent dans son style inimitable, leur insufflant vie et émotion.

Les ballades comme « I Got It Bad (and That Ain’t Good) », orné d’une belle partie de trompette, « Lush Life » et « Come Sunday » bruissent de sensibilité, l’orchestre enrobant la voix dans un écrin de velours d’où s’échappent tels des traits lumineux quelques brèves envolées de cuivres ou de piano. Sur les morceaux qui swinguent, comme « Take the A Train » rehaussé d’un solo de baryton de Tini Thomsen, ou « In a Mellow Tone », Al jarreau – qui a revitalisé le scat : on a encore tous son « Boogie Down » dans les oreilles -, démontre qu’à 76 ans, si son chant n’est plus le torrent impétueux de jadis, il a toujours le secret de cet art sophistiqué où la voix improvise en se mêlant aux instruments. En combinant la sensibilité d’un chanteur hors normes avec l’intemporel songbook ellingtonien, ces concerts offraient une musique à la fois intime, chaleureuse et ancrée dans la tradition. Quelques mois plus tard, à l’aube de son 77e anniversaire, Al Jarreau interrompra sa tournée et annoncera sa retraite pour cause d’épuisement avant de décéder le 12 février 2017. Cet album splendide est l’ultime trace enregistrée de sa longue et prestigieuse carrière !

Pierre Dulieu