alejandra borzyk : En corps…

alejandra borzyk : En corps…

Entre les sorties en bodies, le.la saxophoniste alejandra borzyk nous a offert quelques prestations free très convaincantes. Du corps qui change à son envie d’aller voir ailleurs, alejandra n’a éludé aucun t’aime…

Bodies © Jean-Luc Goffinet

Tu as vécu une bonne partie de ta (jeune) vie en Espagne (alejandra a trente ans). Et aujourd’hui, comme beaucoup d’autres musiciens, tu construis ta carrière musicale à Bruxelles. Bruxelles serait-elle devenue la capitale européenne du jazz ?

alejandra borzyk : Bruxelles est une ville qui connaît beaucoup de mouvements, avec des gens de passage, mais aussi beaucoup qui finissent par rester. Il y a une effervescence et beaucoup d’opportunités pour les artistes émergents, malgré le fait que l’on ressente depuis cette année l’impact de l’austérité envers la culture de la part des pouvoirs décideurs. Jusque-là, il y avait beaucoup de soutien aux projets en développement. C’est un peu moins le cas maintenant, mais ça n’empêche pas les mélanges et la scène underground de continuer d’exister.

« Mon plan n’est pas de rester, j’ai envie de bouger un peu »

Justement, Bruxelles est une ville cosmopolite. Ça doit convenir parfaitement à ta perception de la musique, à ta volonté de fusionner les cultures et les genres…

A.B. : En effet, grâce à cela, je ne me sens pas stagner… Mais mon plan n’est pas de rester, j’ai envie de bouger un peu…

Bodies © Nine Louvel

Beaucoup de musiciens vont en effet voir ailleurs, afin de tenter de nouvelles expériences.

A.B. : Oui, j’aimerais rencontrer d’autres musiciens et d’autres musiciennes, voir comment ça se passe dans d’autres villes. Je pense à Berlin, Copenhague… New York me tente également. En fait, je n’ai connu que Madrid et Bruxelles. Maintenant que je suis un peu installée ici, je pourrais tenter d’élargir mon réseau.

Serais-tu tentée par exemple de te rendre dans un pays exotique pour te confronter à sa culture musicale ?

A.B. :  Je n’aime pas parler de « pays exotique ». Je souhaite rester dans le milieu musical que j’affectionne, qui touche beaucoup de styles et de cultures, mais je pense avoir atteint certaines limites, et je ressens le besoin d’aller plus loin dans la compréhension de la musique, surtout dans l’incarnation des langages. J’aimerais me mettre en retrait. J’ai beaucoup tourné ces dernières années, et j’ai beaucoup travaillé pour cet album. Tout ça est incroyable et j’en suis contente, mais je ressens l’envie de faire un pas en arrière, de retrouver de l’introspection et d’approfondir mes connaissances dans l’apprentissage de la musique, ses histoires et ses cultures.

On a pu te voir en concert sous différentes formules : le solo, le duo, dans un esprit très free. Est-ce qu’à un moment donné, travailler dans un groupe comme bodies a entraîné une forme de frustration ? Une contrainte au niveau du jeu et des compositions ?

A.B. : Dis-moi, qu’est-ce qui te fait poser cette question ?

« Les espaces d’improvisation sont très importants pour moi, peu importe la musique que je joue. »

En d’autres termes, ton état d’esprit semble changer selon que tu joues en solo, en duo ou avec bodies…

A.B. : Oui, en effet, j’ai plusieurs facettes en tant que musicienne et j’aime bien avoir des espaces de jeu divers, ça me convient bien. Disons que depuis une bonne année, je m’engage davantage dans une musique plus dans l’improvisation libre, plus ouverte. Avec bodies, nous nous sommes d’abord retrouvés dans quelque chose fort basé sur les formes, quelque chose de très carré. Quand j’ai créé le groupe, je voulais vraiment qu’il y ait du groove. Aujourd’hui, nous avons trouvé une bonne façon de fonctionner ensemble, autant pour l’arrangement que pour le jeu. C’est un espace bi-dimensionnel qui joue avec le contraste de l’improvisation et pour les recherches sonores avec Camille-Alban (Spreng – NDLR) sur une assise rythmique très solide proposée par Mateusz et Elie (Malcharek et Gouleme – NDLR). Je me sens à mon aise là-dedans. C’est vrai qu’il y a eu un moment où je me sentais un peu asphyxiée car les espaces d’improvisation sont très importants pour moi, peu importe la musique que je joue. C’est la raison pour laquelle je m’étais déjà lancée en solo ou en duo avec Diogo Alexandre ou même Camille. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai fondé TREMOR avec Adèle Viret, Diogo et Benoît Quentin. C’est un projet avec de l’écriture, mais aussi beaucoup d’espaces pour l’improvisation complètement libre, sans lignes directrices en termes d’énergie comme on peut l’avoir dans bodies. J’aime que les projets dont je fais partie soient diversifiés.

Alejandra Borzyk & Camille Alban Spreng © Jean-Luc Goffinet

J’ai l’impression – c’est en tout cas ce que je ressens – que tu as acquis plus de confiance en toi. Est-ce que je me trompe ?

A.B. : Oui et non ! On joue dans deux jours à l’Ancienne Belgique (l’interview a été réalisée le 3 février – NDLR) et j’ai toujours des sentiments d’illégitimité qui peuvent me poursuivre. Je sens que j’avance mais en effet, il y a toujours des sentiments d’insécurité qui sont présents. Ça fait partie du jeu. Oui, j’ai gagné en confiance, mais j’aimerais pouvoir m’assumer davantage en tant qu’artiste. Je trouve qu’il y a une beauté très tendre dans le fait de pouvoir traverser toutes ces émotions en étant entourée de musiciens et de musiciennes, de personnes qui m’ont accompagnée jusque-là… Je pense notamment à Lynn Dewitte. Puis il y a les amis, les amies qui me soutiennent et avec qui on avance ensemble, autant dans la musique qu’en dehors.

« Pour moi, cette « envie d’amour » est une métaphore, une forme de résistance au climat politique actuel. »

Cela fait-il partie du concept de l’album ? Du titre choisi (« quiero amor »). Tu veux de l’amour… Tu peux t’en expliquer ?

A.B. : Les premiers titres possibles pour l’album faisaient allusion à la complexité des émotions, à ce qui nous traverse depuis un angle extérieur, comme si j’étais observatrice de ces émotions-là. Au final, le nom de l’album correspond à un sample utilisé dans la plage titulaire, lorsqu’une de mes amies dit « quiero amor »… Pour moi, ça correspond beaucoup mieux au propos : s’ouvrir aux autres, se montrer, être vulnérable. Je ne pense pas être la seule à vouloir de l’amour et à parfois avoir des difficultés à me monter vulnérable. C’est un exercice d’empathie et de compassion, un exercice d’humanisation et d’acceptation.  En tant qu’être humain, on a besoin d’être vu, d’être aimé, d’être accepté, d’être digne juste parce qu’on existe. Je pense que nos politiciens seraient moins protectionnistes et plus dans l’invitation et le partage s’ils comprenaient cela. Pour moi, cette « envie d’amour » est une métaphore, une forme de résistance au climat politique actuel.

Puis il y a ton engagement aussi contre toutes les formes de violences basées sur le genre. La photo de la pochette du disque et la photo intérieure sortent des canevas connus dans le jazz…

A.B. : Oui, je voulais en effet me détacher de l’esthétique visuelle associée au jazz. Musicalement, l’album n’est plus si proche. Nous avons travaillé avec Rebecca Driesmans – alias BEX – qui a assuré la production et qui a apporté sa touche pop expérimentale tout le long de l’album, en plus d’avoir créé deux titres : « quiero amor » et « bad feminist ». Mon ambition, ou ce que je vise, c’est m’adresser à un public plus jeune que moi, leur amener des touches d’improvisations, un jeu qui se trouve en dehors de leur milieu. La pochette de l’album représente son aspect nu et cru. J’aimais beaucoup cette photo, on la doit à un photographe qui est une star à Berlin (il s’agit du photographe d’origine grecque Spyros Rennt – NDLR).

« Un ami me disait que ça ressemblait à du Weather Report avec de l’hyper-pop. »

C’est indéniable, cet album se trouve à 1.000 lieues du premier EP que vous avez sorti. Tu le disais toi-même, il était très « carré ». Est-ce dû à l’arrivée de Camille-Alban Spreng, dont on connait le côté aventureux ?

A.B. : Oui, c’est certain. Au niveau des arrangements, Camille-Alban tient un rôle très important et j’ai beaucoup progressé à ses côtés. Même si en termes d’arrangement, chaque membre du groupe y trouve son compte. Je pense que trois choses ont permis à bodies d’arriver là où nous en sommes : l’arrivée de Camille-Alban dans le groupe, ma propre évolution musicale de ces dernières années et aussi le travail de Rebecca. Ses ajouts tout le long de l’album sont essentiels, même s’ils sont discrets. Un ami me disait que ça ressemblait à du Weather Report avec de l’hyper-pop…

Alejandra Borzyk © Jean-Luc Goffinet

D’un autre côté, Bodies ne se situe pas non plus dans cette nouvelle vague electro-jazz qui fleurit en Belgique avec Echt !, The Brums, Kau…

A.B. : Ces groupes dont tu me parles m’ont inspirée quand j’ai créé bodies. J’aime le groove, les beats. J’aime que ce soit dansant, tendu. Par contre, ce n’est pas la seule chose qui compte pour moi. J’ai davantage besoin d’être dans l’improvisation. J’aime aussi le son acoustique, particulièrement celui du saxophone. La prise de son de l’album avec Cyrille Obermüller a été très importante, aussi fondamentale que la production de Rebecca. Je ne souhaitais pas que l’album soit entièrement électronique. On a des points en commun avec la vague Echt !, mais nous ne sommes définitivement pas dans ce mouvement-là.

Peut-on dès lors affirmer qu’il existe deux « alejandra borzyk » ? Une « alejandra » en solo ou en duo, qui explore les possibilités du saxophone dans une démarche acoustique et une autre « alejandra » qui en détourne le son avec des expériences électroniques ?

A.B. : Il n’y a pas deux, mais bien de multiples « alejandra » qui co-existent, comme le font beaucoup de musiciens et de musiciennes de jazz qui sont multifacétiques. Je garde le son « bodies » car il appartient à une ancienne « moi » qui a mûri et qui a grandi. Mais je reviens chaque fois à l’acoustique, à l’incarnation du son, à l’apprentissage de l’instrument. Je suis en constant développement et en constant apprentissage. J’espère préserver cette énergie-là tout au long de ma vie de musicienne.

« J’aimerais fusionner le plus possible groove et ouverture, et continuer dans cette direction-là. »

Après « quiero amor », quelle forme musicale pourrait prendre bodies par la suite ?

A.B. : Je ne sais pas. Je n’aime pas me conditionner et j’aime bien me laisser surprendre par ce qui vient. Nous avons un son, mais je ne veux pas rentrer dans une façon d’écrire formatée. Certains m’ont dit que le dernier morceau de l’album, « bad feminist » avec la rappeuse espagnole Carmen Xia, était peut-être un prélude à ce qui suivra. Ce serait sympa d’inviter des rappeurs à nous rejoindre, même si ça devient compliqué à reproduire le projet sur scène. Ce qui est certain, c’est que j’aimerais fusionner le plus possible groove et ouverture, et continuer dans cette direction-là, écrire de façon précise et différente pour chaque membre de bodies, expérimenter et jouer avec ça. Mais dans un premier temps, on va laisser les choses en place et essayer de trouver plus de concerts pour partager cet album qui présente un bodies déjà différent de celui d’il y a deux ans.

Bodies © Nine Louvel

Les mois précédents, avec beaucoup de concerts et un album, ont été importants pour vous. Comment appréhendes-tu le futur ?

A.B. : L’année dernière, nous avons beaucoup joué en Belgique, dans de beaux festivals et de belles salles, ce qui fait que cette année, nous avons moins d’opportunités de concerts de « release » ici. Je pense qu’à présent, il est temps pour nous d’essayer de pousser le projet en dehors de la Belgique. Je souhaite alimenter des connexions à l’extérieur. Pour le projet, mais aussi personnellement, comme je te le disais plus tôt. Mais tout se construit lentement, je fais confiance au timing des choses. Par exemple, j’ai reçu une carte blanche à la Jazz Station, en collaboration avec l’Instituto Cervantes, ce qui va me permettre de me connecter un peu avec l’Espagne et d’inviter des artistes espagnols que j’apprécie. Mais je sais que pour bodies, autant que pour mes autres projets, tout prendra encore du temps. Les choses suivent leur rythme et cela me convient très bien. J’ai hâte de me reconnecter avec l’Espagne, car ma famille se trouve là-bas !

quiero amor
bodies
Igloo Records

Propos recueillis par Yves Tassin