Alexandre Herer : Les douze coups d’Onze Heures Onze

Alexandre Herer : Les douze coups d’Onze Heures Onze

C’est à Paris, au Studio de l’Hermitage, où son gang Oxyd fêtait la sortie du nouvel album « Lapse », que nous avons rencontré Alexandre Herer, par ailleurs cofondateur du collectif & label Onze Heures Onze. Une pierre… deux coups !

Alexandre Herer © France Paquay

Tu es l’un des membres fondateurs du collectif Onze Heures Onze qui a vu le jour il y a presque quinze ans… Avec quels objectifs ?
Alexandre Herer : Avant toute chose, nous étions un collectif de musiciens. Nous devions nous structurer pour exister, passer par ce stade afin de nous professionnaliser et d’obtenir des aides publiques… Nous sortions du conservatoire et nous travaillions avec d’autres musiciens qui étaient nos professeurs à l’époque. De jeunes professeurs qui nous ont fait découvrir d’autres types de jazz. C’étaient nos mentors, dont nous allions voir les concerts. Il y avait Stéphane Payen, Richard Comte (qui jouait sur une guitare préparée), Gilles Coronado ou Julien Pontvianne. Moi, je sortais plutôt d’une période be-bop, je jouais des standards.

«Il a fallu se rendre à l’évidence : Onze Heures Onze était devenu un label, plus seulement un collectif…»

Fallait-il être courageux, ou naïfs pour se lancer dans une telle aventure ?
A.H. : Complètement naïfs, oui ! Nous n’avons envisagé aucun objectif. Nous savions seulement que nous allions devoir monter des dossiers pour recevoir des subsides et enregistrer notre musique. Grâce à tous ces musiciens que je t’ai cités, je me suis intéressé à des musiques différentes. Je ne renie pas le hard bop et j’éprouve encore du plaisir à jouer des standards, mais sur scène ou sur disque, je laisse jouer cela par d’autres musiciens qui le font bien mieux que moi. Je savais que la vente de disques ne nous permettrait pas de survivre. Mais c’était important néanmoins d’en produire afin de définir notre identité.

Alexandre Herer © France Paquay

J’imagine qu’il y a un fil rouge qui définit le son du label…
A.H. : Oui, nous jouons et nous publions ce que j’appellerai un « jazz créatif ». Nous avons assez rapidement enregistré deux ou trois albums dans ce sens, conçu des pochettes. Il a fallu se rendre à l’évidence : Onze Heures Onze était devenu un label, plus seulement un collectif… Il y avait aussi entre nous une volonté d’entraide, une idée d’esthétique commune. Même si, heureusement, nous jouons tous des musiques différentes, parfois au sein de plusieurs formations à la fois. Nous avons alors répondu aux sollicitations de musiciens extérieurs au collectif. Le premier que nous avons enregistré était le batteur Guilhem Flouzat (« One Way » avec Ben Wendel, Tigran Hamasyan, … NDLR). D’autres sont arrivés, pour nous donner un coup de main ou pour enregistrer leur musique. Y compris ceux qui avaient été nos professeurs : Benoît Delbecq, Denis Guivarc’h, … Une rencontre importante a été celle de Magic Malik qui nous a aussi donné un coup de main et qui a enregistré des albums pour le label (avec la Fanfare XP – NDLR). On a su ainsi créer un pont entre la génération un peu plus âgée et la nôtre. Tout en gardant cet objectif de produire un jazz créatif. Aujourd’hui, ce sont les nouvelles générations de musiciens qui nous sollicitent… Là aussi, il y a des ponts à construire. Le label compte à présent cinquante références. Généralement, les amateurs de jazz savent comment la musique va sonner s’ils tombent sur un album du label Onze Heures Onze… Très souvent, en tous cas.

«Nous militons pour une juste rétribution du travail effectué. Qu’il s’agisse de payer les sessions des musiciens, un ingénieur-son ou l’attachée de presse.»

Existe-t-il encore en France des aides pour financer un collectif comme le vôtre ?
A.H. : Oui, il y a encore des financements. Moins nombreux qu’à l’époque où nous avons commencé. Il est vrai aussi qu’il y avait moins de maisons de disques et moins de musiciens à ce moment-là. C’est le Centre National de la Musique qui centralise les aides. Nous n’avons malheureusement pas connu l’âge d’or, quand les disques se vendaient convenablement… Il faut admettre que, sans subsides, on n’arriverait pas à survivre. Il est vrai aussi que nous militons pour une juste rétribution du travail effectué. Qu’il s’agisse de payer les sessions des musiciens, un ingénieur-son, l’attachée de presse…

On sait que le jazz se nourrit d’autres genres, comme le rock, le hip-hop… En tant que dirigeant d’un label, comment définirais-tu son avenir ?
A.H. : Je pense que le jazz continuera à se métisser. Il y a aussi les fusions avec les musiques du monde que tu n’as pas citées… On voit arriver une nouvelle tendance electro-jazz aussi. Ce n’est pas évident de se réinventer… Certaines musiques vont revenir, d’autres vont s’effacer. On le voit avec les nouvelles générations de musiciens. Ils sont extrêmement forts au niveau des instruments, mais ils ont aussi un bagage musical, une culture musicale impressionnants. Et ils savent où ils veulent aller. Je ne me fais pas trop de souci pour eux. Je ne pense pas que l’on soit prêt pour créer des musiques improvisées au départ de l’Intelligence Artificielle. Ce sont peut-être les dernières qui y échapperont d’ailleurs… Contrairement à la musique pop par exemple.

Oxyd © France Paquay

Venons-en à Oxyd, un quintet dont tu es le leader. Tu affectionnes particulièrement les concepts…
A.H. : Oui ! (rires) C’est particulier, car le concept prend souvent naissance une fois que la musique est enregistrée. Je ne suis plus le seul compositeur, comme c’était le cas à nos débuts. On recherche un « son Oxyd ». Chacun apporte sa contribution, de petits bouts de morceaux ou de plus gros. On colle le tout ensemble et cela forme l’album. En vérité, je suis absolument nul lorsqu’il faut donner des noms aux morceaux. Je me promets à chaque fois d’anticiper ce problème, mais c’est toujours quand l’ingénieur-son me demande : « C’est quoi le titre ? » que je me rends compte qu’il n’y en a pas…

C’est pourtant bien eux qui vont donner naissance à vos fameux concepts.
A.H. : Oui, il y a eu Kurt Cobain (« Long Now », 2016), les espèces disparues (« The Lost Animals », 2019).

Décidément, ce qui disparaît t’inspire !
A.H. : (rires) Oui, il y a du lourd cette fois avec « Lapse » : la fin de l’Humanité !

«Le processus d’écriture est souvent sombre… ce qui tranche avec la joie que nous avons d’enregistrer et de jouer ensemble.»

Comment arrive-t-on à créer un concept sans en connaître la nature avant d’en enregistrer la musique ?
A.H. : Disons que la musique qui résulte du processus d’écriture est souvent sombre et mélancolique. Et cela dit, ça tranche avec la joie que nous avons d’enregistrer et de jouer ensemble.

Alexandre Herer © France Paquay

Raconte-nous le concept de « Lapse ».
A.H. : Celui-là, je l’ai recherché… Il suit assez logiquement celui des espèces disparues, « Lost Animals ». Dans l’écriture, il y avait de la froideur, qui provient du Fender Rhodes et des delays. Je me suis posé la question : « quel est le concept ? »

Les titres ont sans doute été plus faciles à trouver sur « Lost Animals ».
A.H. : Oui, un peu de Wikipédia, la lecture d’un livre très intéressant qui traitait ce sujet… Huit titres, huit animaux avec des noms qui sonnaient bien. Pour celui-ci, je souhaitais quelque chose qui soit extrême… Quoi de plus extrême que la fin de notre monde ? Ne me demande pas ce que sera le prochain (rires).

Je pourrais te suggérer la COP29 (qui s’achevait le lendemain de notre entretien – NDLR) ou le nouveau mandat de Trump…
A.H. : La politique, c’est toujours délicat. Les sujets que tu me cites, c’est trop concret. Tandis qu’avec la fin de l’Humanité, on se trouve bien dans l’abstrait. Je préfère. En vérité, avec « Lapse », c’est la fin du monde, mais tout n’est pas complètement foutu. Quand on écoute l’album, il y a de l’espoir, une forme de nostalgie.

Il n’y a pas que des accords mineurs…
A.H. : On peut dire ça, bien qu’un accord majeur peut aussi sonner mélancolique. Avec « Lapse », surtout sur les derniers titres, on a l’impression que quelque chose peut renaître des cendres. Je ne suis pas spécialement pessimiste. J’ai en effet écrit ce concept, mais en même temps, je me dis : « non, tout ne peut pas s’arrêter comme ça »…

D’autant plus qu’il n’y aurait plus d’album d’Oxyd… En quelque sorte, la force du désespoir ? Avec un beau rythme…
A.H. : (rires) Nous venons de l’école du swing et du groove. Et aussi des expérimentations rythmiques, des pulsations. Nous sommes passés de « l’autre côté », mais ça demeure du jazz. Ce n’est pas de la fusion, c’est une fusion… On repart à zéro en fait. C’est cela que j’ai en tête. Un territoire dévasté avec quelque chose qui renait… C’est sans doute à partir de ce concept que nous travaillerons sur le prochain album.

Retrouvez le portfolio du concert d’Oxyd sur JazzMania ce mercredi 12 mars.

Oxyd
Lapse
Onze Heures Onze

Chronique JazzMania

Propos recueillis par Yves Tassin