Angelo Moustapha et Ibiyewa : Jeux sans frontières

Angelo Moustapha et Ibiyewa : Jeux sans frontières

Depuis son arrivée en Belgique en 2019, Angelo Moustapha ne cesse de faire vibrer la scène jazz d’ici avec une énergie aussi précise que profonde. Né au Bénin, il a rapidement capté l’attention de figures comme Philip Catherine ou Lionel Loueké. Aujourd’hui, avec Ibiyewa, un projet qu’il partage avec Toine Thys et Joel Rabesolo, Angelo trace un chemin libre et inspiré. Nous l’avions rencontré lors la tournée du groupe à Madagascar, juste avant l’enregistrement de l’album « Vendredi Magnifique ».

Angelo Moustapha © Jean-Luc Goffinet

Un peu d’étymologie pour commencer. Ibiyewa, ça veut dire quoi ?
Angelo Moustapha : C’est un mot qui vient du Yoruba, une langue parlée au Bénin, au Nigéria et au Togo, et ça veut dire : « Ici nous ressemble ». C’est-à-dire : ici, dans cet endroit, on se sent bien, il est à notre image. C’est aussi un prénom traditionnel, des gens s’appellent comme ça au Bénin.

C’est un nom qui résume bien le groupe alors ?
A.M. : Oui, il fallait un nom au trio, un nom qui reflète cet esprit. Car je ne voulais pas mon nom en tête.

Avais-tu déjà écrit des compositions que tu voulais jouer pour un trio, ce trio en particulier ?
A.M. : J’avais déjà pas mal de compositions que je n’exploitais pas beaucoup. J’avais fait des sessions avec Toine Thys et Joel Rabesolo, et avec d’autres musiciens aussi, des bassistes principalement. On a fait quelques concerts avec mes compositions, puis, au fur et à mesure, la direction artistique a évolué.

«L’idée de départ, c’est le partage. C’est fondamental pour moi.»

Quelles étaient les intentions de ce projet ? Vous avez arrangé ces morceaux ensemble ? Comment se passe le processus d’écriture ?
A.M. : L’idée de départ c’est le partage, c’est fondamental pour moi. Chaque musicien vient avec sa personnalité. C’est la base du jazz et c’était l’intention de cette fusion. Mes compositions reflètent bien sûr ma personnalité, ma culture. Il y a les rythmes traditionnels béninois avec lesquels j’ai grandi, le jazz aussi et les influences des autres musiciens du groupe. Mais je ne peux pas dire qu’il y a un morceau inspiré du traditionnel béninois dans ce disque. Ce que je fais, c’est injecter pas mal de challenges dans la musique, pour la faire vivre. Ici, tout n’est pas en 4/4. Il n’y a quasiment pas de 4/4, d’ailleurs. Il y a des virgules, des détournements, des pièges. On s’amuse, on mélange les couleurs, les sonorités, on mélange des tempos un peu bizarres, tout en essayant de jouer « simple ». Car le public doit recevoir cette musique simplement. Ensuite, si on écoute, on peut se rendre compte de la complexité de la construction, mais ça, c’est pour les musiciens qui s’amusent à compter… mais cela ne doit pas se sentir (rires).

Joël Rabesolo & Toine Thys © Jean-Luc Goffinet

La configuration est originale et la sonorité ne l’est pas moins.
A.M. :Au départ, Toine ne jouait pas avec les effets. Il jouait du ténor ou du soprano sans effet. Cela a évolué naturellement, ou accidentellement plutôt, lors d’une première tournée à Jazz à Ouagadougou au Burkina Faso. Le bassiste n’a pas pu nous accompagner. On avait beaucoup de concerts prévus. J’ai dit à Toine que c’était l’occasion d’essayer ses pédales, de faire des basses et d’autres trucs. J’ai aussi demandé à Joel, d’utiliser un octavieur. Et du coup, il joue avec deux amplis. Un pour la guitare et un pour la basse. L’idée de croisement de styles s’est ainsi renforcée. Il y a un supplément de groove, un peu de rock dans les riffs aussi. On a un gros son, avec de l’électro, du jazz, du groove, des transes africaines.

La formule en trio existe depuis ce concert-là ?
A.M. : Oui. Le projet avait commencé, je pense, en 2020 ou 21, pendant la Covid. Mais en 2023, à Ouagadougou, la formule en trio est née et est restée la même.

«Je ne ferme jamais les compositions. Il y a toujours des ouvertures, je n’impose rien.»

La musique « bouge » beaucoup, elle semble assez ouverte, elle évolue toujours. Comment écris-tu et comment présentes-tu ta musique aux musiciens ?
A.M. : J’ai du matériel à la maison pour enregistrer. Je peux tester car je joue de la guitare et du piano, un peu de saxophone aussi. J’ai parfois une idée de rythme, je la joue en midi. Et j’enregistre tout. Puis j’envoie les audios. Ensuite, quand on joue, on n’est pas coincés. On pratique vraiment beaucoup ensemble. Je ne ferme jamais complètement les compositions, il y a toujours des ouvertures, je n’impose rien. On jamme et on arrange ensemble.

Tu t’inspires de rythmes, de mots, de mélodies ? Le morceau « Natural », qui évoque peut-être la spontanéité du groupe, a-t-il été conçu comme cela ?
A.M. : Je m’inspire de plein de choses. Je n’ai pas de méthodes précises. Pendant le confinement, j’allais marcher dans la forêt. Le rythme de la marche et de mon souffle m’ont inspiré. J’ai pensé que c’était une bonne idée pour le groupe, j’ai pris mon téléphone et j’ai chanté. Dès que je suis rentré à la maison, j’ai commencé par enregistrer le groove, puis la basse. Cela a donné « Natural ». Mais la plupart du temps, je compose à la guitare. Et puis, Joel et Toine apportent aussi leurs compositions, comme « Variante Ibiyewa » ou « Zejo Zejo », sur lesquelles on travaille ensemble, dans le même esprit.

Tu es multi-instrumentiste, mais on te connaît comme batteur. Quel a été ton parcours musical ?
A.M. : C’est venu d’abord de l’église. Le gospel, les cantiques. Chez nous, dans notre église, il n’y a pas que la chorale qui chante, il y a aussi les rythmes, la danse et les percussions bien entendu. C’est comme ça que cela m’est venu, vers quatre ou cinq ans. Plus tard, en dehors de l’église, avec des amis, on avait créé un groupe. On jouait de la musique africaine, pas traditionnelle mais plutôt populaire. On jouait dans les bars ou pour des réceptions. Ensuite, comme je suis quelqu’un de très curieux et que j’aime bien comprendre, j’ai regardé un nombre incroyable de vidéos et de tutos sur YouTube. Dans tous les registres. Et le jazz est une musique qui permet de tout mélanger et qui t’oblige à avoir un gros bagage.

Angelo Moustapha © Robert Hansenne

Mais tu aurais pu te diriger vers les musiques pop ou rock. Quels ont été tes premiers contacts avec le jazz ?
A.M. : En écoutant la musique, par hasard. Quand, j’étais tout petit, je ne savais pas qu’on pouvait jouer la musique de façon totalement instrumentale, par exemple. Chez nous, tout vient de la voix d’abord. Tant qu’il n’y a pas la voix, le concert n’a pas démarré ! D’ailleurs, un jour, un spectateur est venu vers moi lors d’un concert « jazz » car il s’inquiétait pour le chanteur qui était absent et m’a demandé quand le concert allait commencer. On était presque à la fin (rires) ! C’est une chose que j’ai apprise. Et puis, on m’avait toujours dit que je jazz venait de la musique africaine. Je me demandais bien ce qu’était ce « jazz » par rapport à la musique que j’entendais !

Tu as alors quitté le Bénin, pour aller au conservatoire ?
A.M. : Pas vraiment. Au Bénin, je suis allé à l’École Supérieure des Métiers des Arts et de la Culture. On y apprenait la musique, mais aussi les métiers de la musique, comme l’organisation ou le management. Et puis je voyageais déjà partout en Afrique pour jouer. En fait, il y a eu une rencontre avec la chanteuse et comédienne belge Muriel Verhoeven (Mu – NDLR), qui était venue à Porto Novo et qui avait absolument besoin d’une guitare, car elle venait de casser la sienne, avant de rentrer en Belgique pour présenter ses chansons à un producteur. J’ai pu l’aider. Elle pensait, au départ, que j’étais guitariste. On est resté en contact et elle a réussi à trouver un peu de financement pour que je vienne jouer avec elle en Europe et en Belgique en particulier.

A partir de ce moment, tu as commencé à jouer avec plein de musiciens en Belgique et tu as formé ton premier groupe ici.
A.M. : La première formation s’appelait Angelo Moustapha Group. C’était avec Arnaud Guichard et Michel Vrydag, entre autres. J’avais et j’ai toujours un projet solo aussi. Et maintenant, il y a Ibiyewa. Mais je suis aussi parfois co-leader dans d’autres groupes, je fais des projets pour le théâtre ou la danse.

Et tu es aussi un sideman très demandé.
A.M. : C’est vrai, j’ai la chance de pouvoir jouer avec Philip Catherine, mais aussi avec Lara Rooseel, Ghalia Benali, Macondo Trio et plein d’autres choses très différentes encore.

Ibiyewa © Robert Hansenne

«Plusieurs musiciens m’ont déjà dit qu’ils appréciaient ma capacité d’adaptation rapide.»

Que cherchent-ils chez toi, ces musiciens ?
A.M. : Il faudrait leur demander (rires). Mais plusieurs personnes m’ont déjà dit qu’ils appréciaient ma capacité d’adaptation rapide. Parce que, en fait, tu dois rentrer dans l’univers de personnes complètement différentes. Donc, ils ont envie d’avoir une couleur, une énergie nouvelle mais qui corresponde à leur univers, je ne sais pas, j’imagine que ça doit être cela. Il y a l’écoute aussi, la manière dont la communication se fait via la musique. C’est ce que je cherche aussi. Il faut que la confiance s’installe. Et puis je veux continuer à apprendre, à chercher. C’est ça qu’on m’offre et c’est ce qui m’intéresse. J’ai déjà refusé des gigs parce qu’il faut jouer exactement la même chose tout le temps. Ce n’est pas ce que je recherche.

Tu es donc fort occupé, est-ce toi aussi qui t’occupes du booking, du management ?
A.M. : En partie. Mais j’ai la chance d’être épaulé par Toine Thys et Bartok Management pour certains projets, comme Ibiyewa, d’ailleurs. Une série de concerts est encore prévue. Cela prend du temps et demande beaucoup d’énergie. Et puis, en jouant ensemble, d’autres compositions naissent, ce n’est qu’un début et cela nous amuse.

Ibiyewa en concert au Centre culturel de Wanze le 28 novembre 2025.

Ibiyewa
Vendredi magnifique
Home Records

Chronique JazzMania

Propos recueillis par Jacques Prouvost