Aymeric Leroy : King Crimson

Aymeric Leroy : King Crimson

Formé en 1969 en Angleterre dans le prolongement du groupe Giles, Giles & Fripp (Michel Giles batterie et chant, son frère Pete à basse et au chant, Robert Fripp à la guitare), King Crimson est considéré comme le premier groupe du mouvement progressif. Mais revenons-en aux prémices. Après un premier album (« The Cheerful Insanity of Giles, Giles & Fripp ») le trio est rejoint par la chanteuse Judy Dyble (ex-Fairport Convention) et le multi-instrumentiste Ian McDonald. De cette formation à cinq, un album verra le jour trente ans plus tard ! Pete et Judy quittent le groupe et les trois autres forment King Crimson avec le bassiste chanteur Greg Lake et le parolier Pete Sinfield. Rapidement il publie « In The Court Of The Crimson King », un album sur lequel le mellotron et les claviers insufflent le prog, la musique classique, tandis que les autres délivrent du rock et des touches de jazz. Un assemblage unique, à la puissance étrange, inédite et des mélodies imparables. Un album qui fera date parce que doté d’une pochette mythique et qui rejoindra le firmament de celles qui ont marqué le vaste monde du rock. Une pochette inoubliable et selon moi, la version rock du « Cri » de Munch ! Ce rouge et ce bleu, ce visage terrifié, cette bouche démesurément ouverte sur les dents, la langue et la glotte, ces narines dilatées, ces yeux épouvantés fixés vers Dieu sait quoi ! Seul Barry Godber son créateur doit le savoir ! Dernière petite considération personnelle : je possède les dix premiers vinyles du groupe (plus le double cd live « The Night Watch ») et je peux vous dire que la première face de « In The Court » contient toute l’essence du groupe en seulement trois titres essentiels : « 21st Century Schizoid Man » leur éternel cheval de guerre, « I Talk To The Wind » dont Greg Lake s’inspirera pour « Lucky Man » d’Emerson, Lake and Palmer et le magnifique « Epitaph ». Toute la première époque du groupe est là. Elle durera cinq ans.

Une partie de ce que je viens de vous écrire est issue de cette anthologie discographique qui commence par une vingtaine de pages schématisant toute l’histoire du groupe. On y apprend que Robert Fripp n’était pas, aux débuts, le véritable leader. Que le groupe n’appréciait pas cette notion de progressif. Préférant celle de prog sombre incluant Van Der Graaf Generator et Magma. Au fil des albums, Robert Fripp s’installe comme le véritable leader. Il change régulièrement de musiciens, de chanteurs, se dispute avec le parolier Pete Sinfield. Il introduit des cuivres puis, finalement, trouve le bon casting avec Bill Bruford à la batterie, John Wetton à la basse (son importance dans le groupe ne m’avait jamais parue aussi évidente qu’après cette lecture) et David Cross au violon.

L’auteur décortique toutes les plages de tous les albums du groupe, peu importe les périodes, de manière chirurgicale. L’idéal est d’écouter un album tout en lisant ces considérations. J’ai choisi de le faire avec « Lizard » parce que cet album est beaucoup plus jazz, plus savant et est un bel exemple de « l’art crimsonien » (dixit l’auteur). C’est édifiant ce que j’ai lu par rapport à la musique que j’écoutais. Quelle connaissance musicale, quel art de la description sonore !

King Crimson connaitra de longues périodes de doutes (l’arrivée du punk en fut une), d’inactivités, Fripp reconnaîtra que pour compléter certains albums, par manque d’inspiration, ils se sont servis de captations live d’improvisations qu’ils ont utilisé presque comme du remplissage pour atteindre un timing décent. Fripp fera de nombreuses collaborations, notamment avec Eno, créera The League Of Gentleman avec le claviériste d’XTC avant de retrouver une formation intéressante en 1981 avec Bruford mais aussi avec le guitariste Adrian Belew et le bassiste Tony Levin. Ils joueront, sur trois albums, une musique complexe, cérébrale, mathématique, virtuose. Par la suite King Crimson se muera en double trio, en double duo, passant par des périodes d’improvisations collectives puis au « tout à l’électronique ».

Tous les albums de ces différentes formations vous sont décrits ainsi que ceux édités, parfois en quelques centaines d’exemplaires, par le King Crimson’s Collector Club. Et là, ce sont des dizaines de choses qui furent éditées. Essentiellement des captations de concerts, partout dans le monde ! Des captations « sorties de consoles » parfois de qualité médiocre, reconnait l’auteur. Qui a effectué avec ce livre une formidable rétrospective de ce que King Crimson a officiellement publié. Il faut saluer le fait que si l’auteur semble assez fan du groupe, il est aussi très objectif, critique, dans ses considérations.

A l’heure actuelle, et depuis 2020 et la période « Covid » Robert Fripp s’amuse et nous amuse sur Facebook ! Chaque dimanche nous avons droit à une vidéo qu’il réalise depuis sa cuisine, avec son épouse, la chanteuse punky Toyah. Sous la dénomination « Toyah & Robert’s Sunday Lunch » le duo, parfois accompagné d’un guitariste masqué, reprend un classique, un hymne du rock, du punk. Elle, complétement délurée, sexy, et lui qui ressemble à un vrai demeuré ! C’est jouissif et parfois censuré comme leur version de « Too Drunk To Fuck » qu’ils avaient pourtant rebaptisée « Too Drunk To Funk » ! Où va le monde ?!

Et puis il y aura ce concert le 23 juin au Cirque Royal à Bruxelles. Le groupe « Beat » jouera la musique des trois albums du début des années 80 : Discipline – Beat – Three Of A Perfect Pair. Des musiques composées par Robert Fripp et Adrian Belew. Ce dernier se retrouvera dans Beat avec un second guitariste, le virtuose Steve Vai, le bassiste Tony Levin et le batteur Danny Carey (de Tool). Je n’ai aucune opinion sur cet événement.

Dans l’immédiat, lisez cette mine d’infos, ce remarquable travail de recherches, illustré par toutes les pochettes et écoutez un album en lisant ce qu’Aymeric Leroy en pense. Ce sera une belle expérience.

Aymeric Leroy
King Crimson

Le mot et le reste

ISBN : 9782384317202
253 pages

Claudy Jalet