Caroll Vanwelden : Shakespeare, le jazz et moi

Caroll Vanwelden : Shakespeare, le jazz et moi

Caroll Vanwelden © Gerhard Richter

Après l’écoute de son album « Shakespeare Revisited », l’envie d’en savoir plus sur cette artiste m’est venue. Je voulais aussi découvrir le pourquoi de son intérêt pour le poète dont elle associe des textes à son jazz particulier, audacieux ou prudent et bien diversifié.

Votre album précédent date de 2017. C’est une longue période…
Caroll Vanwelden : En effet, mais c’était voulu. Je voulais faire une pause parce que j’avais donné beaucoup de concerts, fait de nombreuses tournées, puis le Covid est arrivé.  Et là, j’ai composé des choses plus pop, j’ai étudié l’électronique mais je n’ai fait aucun CD.

D’où vient cet intérêt pour « Les Sonnets », le livre de William Shakespeare ?
C.V. : Au tout début, j’ai participé à un projet avec l’orchestre philharmonique de la VRT, comme on disait encore à l’époque. Le chef d’orchestre m’avait demandé de chanter sur ce projet basé sur « Les Sonnets » et y participaient aussi divers arrangeurs du monde entier et différents chanteurs. Tout cela dans une optique de musique classique. Malheureusement, ce projet est tombé à l’eau. J’étais déçue parce que j’avais vraiment apprécié ces sonnets, ils sont tellement beaux. De là m’est venue l’idée d’écrire moi-même la musique pour accompagner ces textes.

Vous avez lu tout le livre ?
C.V. : Oh oui. Il y a 154 sonnets. Certains que je connaissais, d’autres que j’ai découverts. Ce sont vraiment de petites perles historiques et je ne voulais rien changer parce que tous ceux qui s’intéressent à Shakespeare considèrent ce livre comme le « Holy Grail ». Donc tout ce que je chante est en vieil anglais.

Il y a déjà trois albums consacrés à ces sonnets, pourquoi ce quatrième nommé « Revisited » ?
C.V. : Après la trilogie et les 48 chansons que j’avais écrites, m’est venue l’envie d’en choisir quelques-unes et de les retravailler, de leur mettre un autre « petit manteau ». Je voulais d’autres sonorités et les enregistrer avec des musiciens belges, mais je ne voulais plus d’une grande formation. Comme j’adore le violoncelle, je me suis dit que lui rajouter un second piano pouvait être vraiment quelque chose de relativement unique.

Et vous avez fait deux sessions d’enregistrement live…
C.V. : Chez moi et à Neuss en Allemagne. J’y avais déjà joué quatre fois avec la trilogie et ils voulaient vraiment faire encore un concert avec moi. J’étais d’accord, mais je voulais vraiment revenir avec un nouveau projet. Don,c j’ai monté ce concept pour le festival, pour eux. Et la moitié des titres du CD viennent de ce tout premier concert.

« J’ai tout fait sur cet album. C’est quelque chose que je voulais faire depuis longtemps. »

Caroll Vanwelden © DR CV

On n’entend jamais le public. C’est voulu, je suppose mais pourquoi ?
C.V. : Je n’en avais pas envie, j’ai coupé les applaudissements lorsque j’ai fait la production. J’ai tout fait sur cet album. C’est aussi quelque chose que je voulais faire depuis longtemps. Créer un projet du début à la fin, tout à fait seule. J’ai travaillé pendant de nombreuses années avec de chouettes personnes, de très bons musiciens et techniciens. Ils m’ont appris plein de choses, et comme la production m’intéressait depuis longtemp,s c’était le moment de m’y mettre. Et j’ai mélangé les titres de deux concerts. Mais, au départ, ce n’était pas le but d’en faire un CD. C’est venu intuitivement et je me suis dit que beaucoup de personnes pourraient en profiter.

Donc totale autoproduction, aucun label en soutien…
C.V. : Il y a tellement de monde qui se passe de label, maintenant. Le monde musical a tellement changé, avant nous avions du soutien… On doit faire beaucoup soi-même aujourd’hui, mais pour la promotion, j’ai beaucoup de contacts dans le milieu journalistique. C’était un choix à faire et je me suis lancée. Si cela fonctionne, c’est bien, si c’est le contraire, tant pis ! Mais il y avait une demande pour ce nouvel album donc je me suis dit, autant faire tout moi-même ! Je suis très contente du résultat, mais j’ai un peu sous-estimé le boulot ! (éclats de rires). Donc je voulais quelque chose de minimaliste parce que, au plus nous sommes, au plus c’est difficile, même parfois de réunir les musiciens. Sans oublier que les budgets pour les concerts, même petits, ont fortement diminué. Peu importe la taille de la salle. Et à trois, c’est plus facile de s’organiser, surtout en tournée. Sans oublier le fait de venir du même pays. En Allemagne, j’ai été accompagnée par des musiciens qui venaient de tout le pays et c’était souvent le bazar pour organiser les déplacements. En novembre et décembre, nous allons donner des concerts, partir pour une tournée en Allemagne, nous n’habitons pas trop loin les uns des autres, c’est nettement plus facile à organiser vu que le matériel se limite à deux claviers, un violoncelle et des machines électroniques. Ainsi, nous pouvons aussi jouer dans des petites salles, on n’a pas toujours besoin d’un piano à queue !

Comment s’est fait le choix des deux musiciens qui vous accompagnent (Dominique Vantomme et Jean-François Assy) ?
C.V. : Je connais Dominique depuis très longtemps, depuis le Conservatoire de Gand. On se voit régulièrement, nous avons même fait une tournée en Chine ensemble. Je lui ai parlé de ce nouveau projet, de mon désir d’avoir un second clavier, un violoncelle dont j’adore les sons, de l’électronique. Dominique connaissait Jean-François. J’ai tout de suite été conquise par son jeu au violoncelle et là, le groupe était formé.

Vous avez tout composé, ils se sont contentés d’être simplement des accompagnateurs ?
C.V. : Les musiques étaient déjà composées, mais il y a quand même beaucoup d’improvisations. Les structures sont là et je chante les sonnets donc il faut respecter ces moments, mais au début et à la fin des morceaux, c’est de l’improvisation.

« Ce CD, c’est un mélange de toutes les expériences vécues. »

Dans les musiques, on trouve, outre le jazz, un peu de soul et de pop, mais aussi des choses que nous avez déjà explorées comme le jazz des années trente et quarante…
C.V. : Je voulais mélanger un peu de tout. J’ai aussi fait par le passé un disque de musiques brésiliennes, mon tout premier cd était de la pop. Quand j’habitais à Londres, j’ai fait de la salsa. Donc ce CD c’est aussi un mélange de toutes ces expériences vécues. Et un titre comme « I Never Saw That You Did Painting Need », le sonnet 83, est carrément influencé par mon attachement à Ella Fitzgerald ! J’adore les années 30 et 40 et écrire dans ce style là, mais il y a des chansons influencées par la pop. Je vois le milieu de la musique comme « un grand monde » et je voulais que cela se reflète sur cet album.

Sur « My Mistress’eyes » il m’a semblé entendre une autre langue, sans parvenir à l’identifier…
C.V. : Dans les improvisations, il m’arrive de faire mes propres sonorités vocales, parfois cela sonne comme du français, du brésilien. Quand j’improvise vocalement, ce ne sont pas de vrais mots, ce sont des sonorités, j’essaye juste des choses. Mais à chaque fois, c’est différent, je ne fais jamais deux fois la même chose ! (rires)

Caroll Vanwelden © DR CV

L’album se termine sur un titre magnifique « Like As The Wave », pop, piano, violoncelle. Un peu façon Agnès Obel…
C.V. : Je ne sais pas. Pour ce titre, j’ai été inspirée par les chansons irlandaises, au début et à la fin du titre. Dans ce sonnet, Shakespeare parle des vagues qui reviennent toujours vers la plage, comme le temps qui continue lui aussi, inexorablement. Des choses immuables. J’ai aussi pensé aux Highlands en composant. Dans la première version, il n’y a que ma voix, mais ici Dominique a rajouté, au milieu, de la musique un peu plus pop.

Le futur, ce sont donc les concerts et la tournée en Allemagne ?
C.V. : Nous en avons déjà fait quelques-uns en Belgique, il y en aura d’autres début novembre puis il y a la tournée avec de très chouettes clubs de jazz au programme. On va aussi jouer à Anvers, en décembre, dans une très belle salle historique qui va très bien convenir au projet.

« Le but, c’est de rendre Shakespeare plus accessible pour tout le monde. »

Quelles sont déjà les premières réactions à cette sortie ?
C.V. : Plein de chouettes retours. Nous avons été invités à l’émission de Didier Melon à la RTBF, une interview de 45 minutes. Déjà quelques très bonnes reviews aussi, notamment dans Jazz In Europe. Je compile le tout, mais je suis tellement occupée avec le booking, les contrats que je manque de temps. Je viens d’être contactée pour un concert en Afrique du Sud à l’occasion d’un grand congrès sur Shakespeare. J’ai aussi été contactée pour des concerts en Nouvelle-Zélande. Nous verrons ce qui est faisable, mais je suis d’avis de ne rien forcer. Je suis très contente que le cd soit sorti, que les gens viennent aux concerts. Le but, c’est de rendre Shakespeare plus accessible pour tout le monde, que mes musiques les y aident et qu’ils lisent « Les Sonnets ». En attendant, nous avons déjà 55.000 play sur Spotify (interview réalisée le 21/09/26 – NDLR). Pour un CD jazz sur Shakespeare ce n’est déjà pas mal ! (rires).

En effet, mais ce jazz n’est pas radical. Il est susceptible de plaire à beaucoup de monde.

Caroll Vanwelden
Shakespeare Revisited
Autoproduction

En concert au Music Village (Bruxelles) le 8 novembre

Propos recueillis par Claudy Jalet