
Claudia Solal & Benjamin Moussay : Punk Moon
Jazzdor / L’autre distribution
La voix a un pouvoir de fascination qui m’a toujours interpellé. Pas toutes les voix. Non, pas toutes. Ceux et celles qui commencent à me connaître savent celles auxquelles je suis le plus sensible. Parmi elles, il y a celle de Claudia Solal. Depuis « Porridge Day » (disque qui me l’a fait découvrir, en duo déjà, avec Benjamin Moussay) et plus encore avec « Room Service » (en quartet avec Spoonbox), Claudia Solal défriche des terres inconnues. Chaque fois, elle met l’auditeur face à lui-même, face à ses incertitudes et ses ambiguïtés. Car c’est ça son art, elle entraîne l’auditeur dans un univers onirique qui est fait de réalités. « Punk Moon », ce nouvel album, parle de la place des femmes, de combats, de désirs de paix, d’intimité, de sensualité, d’air, de terre, d’introspection, de vous, de nous. Ils sont deux, mais le duo ne fait qu’un. Les sculptures musicales de Benjamin Moussay, qui mélange avec éloquence le piano, le Rhodes et autres synthés modulaires, se fondent aux poèmes chantés de Claudia Solal. Inspirés des poétesses « confessionnalistes » anglo-saxonnes (Sexton, Plath…) ou, avant elles, d’Emily Dickinson peut-être, les textes originaux de Solal vivent avec des mélodies tantôt sombres ou mélancoliques, tantôt aériennes ou éthérées. L’interconnexion manifeste entre le sens des mots et le chant est un modèle du genre. La voix, à la fois grave et juvénile, oscille entre ciel et terre. Parfois, les mots sautillent sur un rythme faussement léger, comme on sautille à cloche-pied sur le chemin de l’école (« Direct Light »), parfois, ils se traînent comme un lourd manteau de velours imbibé de boue sur un champ de bataille (« Devastated Queen », « Eiderdown For Your Grown » …) Les textures, les couleurs, la matière et les soupirs forment un amalgame de musiques évocatrices, poétiques, uniques et délicieusement singulières. Du lancinant et fantomatique « Helium Balloon » à l’invocateur « Punk Moon » final, Benjamin Moussay et Claudia Solal nous convient à un voyage intérieur célestement déstabilisant (allez aussi réécouter « Butter In My Brain », du même duo, tant qu’à faire).
C’est « jazz » dans sa conception sans doute, dans sa composition, son esprit, son interaction et son improvisation, mais c’est pour mieux s’y perdre et oser tout abandonner afin d’en faire autre chose. C’est l’essence de l’art. Merveilleux.