Dinant Jazz Festival 2026. Le quart de siècle.
Pour sa vingt-cinquième édition, l’un des festivals les plus emblématiques de Belgique, le Dinant Jazz, accueillait durant trois jours une très belle affiche de musiciens de… jazz !
Ici, pas de scènes « alternatives », pas de pop ni de DJ entre les concerts qui se succèdent sans se chevaucher et sans se précipiter. Un certain art de vivre.
Vendredi 24 juillet.
Comme le veut la tradition, c’est le groupe gagnant du concours Cera Jeunes Talents de l’année précédente qui ouvre les festivités. Le quartette Advantage Project, emmené par la chanteuse Iryna Dubenko, qui s’exprime tant en anglais qu’en ukrainien… qu’en scat (qu’elle maîtrise parfaitement), propose un jazz contemporain qui n’oublie jamais le swing ni le groove. Iryna Dubenko est soutenue par une rythmique solide et déjà bien aguerrie (Yaroslav Tovarianskyi à la contrebasse et Bartek Staromiejski aux drums) et aiguillonnée par le jeu vif et inspiré du pianiste Oleksiy Bogolyubov. Les compositions sont solaires et oscillent entre straight ahead et cool, dans lesquelles on perçoit de légers accents de musiques des Carpates ou des Balkans. Le dynamisme de l’ensemble et la présence convaincante de la chanteuse embarquent rapidement un public déjà nombreux réuni dans le Parc de l’Abbaye de Leffe où règne une douceur particulièrement plaisante. Advantage Project prépare un second album qu’il nous tarde de découvrir en fin d’année.

Selon une autre tradition, le festival est parrainé par un musicien. Cette année, c’est au trompettiste allemand Till Brönner qu’incombe cet honneur. Outre le concert qu’il donnera en fin de soirée, il viendra ponctuellement accompagner pour un ou deux morceaux les différents groupes programmés ce week-end. Mais pour le concert de la pianiste allemande Clara Haberkamp, c’est un précédent parrain qui viendra accompagner le trio : l’harmoniciste Grégoire Maret. La musique de Haberkamp s’inspire beaucoup du classique, mais n’hésite pas à explorer d’autres horizons : la folk, le blues, post bop ou encore le bop swinguant. Le jeu est souvent anguleux et affirmé, soutenu par une rythmique solide. On retrouve à la batterie Eric Schaefer (Joachim Kühn, Michael Wollny, Tim Lefebvre…) et à la contrebasse Eva Kruse (Julia Hülsmann, Nils Landgren…). Clara Haberkamp ne se contente pas de jouer du piano, elle chante également, façon pop, sur « Danny Boy » ou « Wild is the Wind ». Un concert assez éclectique, direct et sans fioriture (comme sur ce « Tempus Fugit » de Bud Powell, par exemple).
L’élégant trompettiste allemand Till Brönner se présente sur scène accompagné de Olaf Polziehn (p), Mark Wyand (sax), Cliff Schmitt (b) et David Haynes (d) et propose son jazz soyeux et délicat. L’esprit de Chet plane indéniablement sur le parc. Au bugle (« C’est en septembre » de Bécaud) ou à la trompette, parfois « mutted », l’artiste déroule mélodies et harmonies dans une technique et une diction impeccables (« The Good Life », « Moon River »). La plupart des titres, joués en tempo moyen, permettent au sax ou au Fender Rhodes de profiter de longs espaces pour improviser… tout en douceur. Till Brönner prend également le temps d’introduire chacun des titres et de lâcher quelques anecdotes. Il reprendra encore quelques morceaux de Freddie Hubbard, de manière plus nerveuse, ou un étonnant « Europa » de Santana façon « In a Silent Way ». Agréable et classieux.
Samedi 25 juillet.
Vers 18 heures, le soleil est toujours de la partie et c’est en toute décontraction (fidèle à lui-même) que Laurent Doumont présente son dernier album « Meanwhile » : une ode à la soul jazz de la grande époque. Le généreux saxophoniste converse avec ses complices (« Bullit ») et n’hésite pas à leur laisser les clés du groove. Olivier Bodson (bugle et tp) enchaîne les chorus lumineux (« Wake Up Call ») et Lorenzo Di Maio varie chacune de ses interventions avec autant d’inventivité que de fougue. Chaque couleur est différente et cela sied parfaitement aux compositions de Laurent Doumont (« Pep Talk », « Papadum Gombo » ou encore « Everybody Loves Lili » sur lequel Maxime Moyaert peut s’envoler au Rhodes). Quant à la rythmique (Sam Gerstmans et Lionel Beuvens) on les sent aussi heureux que des poissons dans l’eau.

Tutu Puoane © Philippe Dehuit
Le bonheur, c’est aussi de retrouver Tutu Puoane sur scène. Place à la grâce et à la retenue groovy. La chanteuse sud-africaine, qui n’a jamais renié ses racines (on le constate dans son flow, ses rythmes, les incursions discrètes de chants à clics…), s’est constitué au fil des années un répertoire singulier. Sans jamais forcer le trait ni l’envie de démontrer sa technique, Tutu raconte, partage, s’émeut, s’amuse, siffle et chante divinement bien et « Illicit Love », « Elasticity » ou encore « Find the Path » font mouche. La « diva » est entourée du fidèle pianiste Ewout Pierreux, de Tim Finoulst (merveilleux de délicatesse à la guitare et pedal steel), du discret mais indispensable Clemens Van der Feen à la contrebasse et de Dré Pallemaerts, toujours aussi magique derrière ses fûts. Le groupe fait monter l’émotion au travers des différents titres extraits des derniers albums « Wrapped In Rhythm I et II »). Tutu, avec un charisme craquant capte l’attention du public, puis le fait chanter, le fait danser. Des messages pleins d’humanité circulent, pleins de tendresse ou de colères retenues d’où pointent toujours un peu d’espoir et de ciel bleu. Rappel obligatoire et jubilatoire. Magnifique moment.
Pour clore cette belle journée de jazz aux esthétiques multiples, le pianiste Gonzalo Rubalcaba est venu avec le quartette qu’il a formé en 2022 avec Chris Potter (ts) Larry Grenadier (cb) et Eric Harland (dm) lors d’une série de concerts donnés au célèbre Dizzy’s Club à New York. Quatre fortes personnalités… qui ont peut-être eu un peu de mal à « lâcher l’affaire » entre eux. Les premiers morceaux, particulièrement longs, font la part belle à des (longues) successions de solos. Chacun démontre sa vélocité ou sa puissance (particulièrement dans le chef de Potter). La technique est irréprochable mais les schémas se répètent un peu et il faut attendre le troisième morceau (« Santo Canto ») pour s’exciter un peu plus, et surtout une version brillante de « Con Alma » (Dizzy Gillespie) dans laquelle Till Brönner, invité, vient déployer sa virtuosité dans un jeu flamboyant.

Dimanche 26 juillet.
En 2023, le jeune pianiste Maël Idris Mercier avait remporté le concours Cera des Jeunes Talents à Dinant. Sa progression est fulgurante. Après être parti étudier à Bâle et avoir sillonné une partie de l’Europe, du Japon ou de la Chine, il était de retour avec ses compagnons de route (Josh Schofield – as, Paddy Fitzgerald – cb, Genius Lee Wesley – dm) et un prestigieux invité : Chris Cheek. Le son clair et puissant du ténor se marie à merveille à celui, plus sinueux et pincé (rappelant parfois Dolphy) de l’alto. Un set bien équilibré entre romantisme, pointe de baroque et soupçon de Hancock. Pour une fois, ce n’est pas le parrain du festival qui rejoindra le groupe mais le papa du pianiste : Stéphane Mercier. Voilà qui donnera un air de sax summit improvisé et bienvenu. Un disque est en préparation. Il méritera assurément l’écoute.
Pur moment de détente ensuite avec l’icône brésilienne Ivan Lins. Tout de blanc vêtu, debout derrière son clavier, le chanteur de quatre-vingts ans semble heureux de venir partager son mélange de Música Popular Brasileira, de chanson et de bossa. La voix un peu fatiguée n’empêche pas le charme d’agir. Les afficionados (on a vu des drapeaux brésiliens s’agiter dans la foule) sont aux anges. « Começar De Novo », « Madalena » (rendu célèbre par Elis Regina) flottent dans l’air chaud. Entouré d’un très bon groupe, dont l’excellent guitariste Claudio César Ribeiro, le chanteur sera rejoint par Till Brönner et Grégoire Maret sur quelques morceaux. Le concert prend un autre tour et le plaisir se partage autant sur scène que dans le public. Au travers de ces chansons optimistes et ensoleillées, Ivan Lins ne se prive pas d’égratigner un peu la politique de son pays (« Meu País »). Comme quoi on peut s’amuser et être engagé.

L’apothéose de cette superbe édition 2026 revient sans conteste à Joe Lovano, qui vient de publier un remarquable album sous le nom de « Paramount Quartet ». Aux drums on retrouve un Will Calhoun, impeccable de bout en bout, Santi Debriano à la contrebasse et l’exceptionnel Julian Lage à la guitare. Après quelques mesures seulement, le quartette est déjà en orbite. « Congregation » donne le ton, un post-bop fluide, nourri d’un solide esprit modal. La musique circule et les variations rythmiques sont des modèles du genre. L’équilibre entre puissance et détente est parfait et permet de jolies surprises dans des solos justement dosés. C’est du grand art dans l’écoute et le partage. Dès lors, le groupe peut emmener l’auditeur où il veut, tout est permis et la délicatesse se mêle à l’intelligence du jeu. La version de « Lady Day » (de Shorter) est magique et « Amsterdam », exceptionnel. Oui, le grand jazz existe encore et toujours : exigeant, aventureux et profondément accessible !
L’édition, qui fêtait son quart de siècle, a tenu toutes ses promesses. Particulièrement réussie, elle donne déjà envie d’y revenir l’année prochaine. Ne changez rien !
N.B. : merci à Hugo Lefèvre et à Philippe Dehuit pour les photos
