Éric Rasmussen : School of Tristano 4
Le pianiste, compositeur et pédagogue Lennie Tristano, auquel on a parfois reproché une certaine froideur, a pourtant laissé une trace indélébile dans le jazz moderne. En théorisant le discours des grands improvisateurs, il a fondé une école de musiciens (dont Lee Konitz et Warne Marsh) qui pratiquaient leur art avec rigueur, spontanéité et une grande liberté qui les mènera jusqu’aux premières improvisations libres. Bien qu’il soit trop jeune pour avoir étudié avec Tristano, le saxophoniste américain Éric Rasmussen s’est approprié ses enseignements et son esthétique, proposant de nouvelles possibilités d’improviser et d’interagir sur des thèmes connus ou sur ses propres schémas harmoniques. Ce disque est le quatrième d’une série d’albums intitulée « School of Tristano » qui ont tous été enregistrés en quartet avec Rasmussen à l’alto, Nate Radley à la guitare et Dave Ambrosio à la contrebasse, le batteur Mark Ferber remplaçant Matt Wilson sur ce dernier opus.
Contrairement à Tristano qui réservait la liberté et l’invention aux seuls instruments mélodiques et assignait la rythmique à une fonction quasi métronomique, le quartet d’Éric Rasmussen privilégie l’interaction entre les quatre musiciens, ce qui rend sa musique indéniablement moins « froide » à l’écoute que celle de son inspirateur (écoutez par exemple le solo de batterie de Mark Ferber sur « Student Loans » ou la subtile et foisonnante interaction entre la contrebasse et la guitare sur « Jazz of Two Cities »). Rasmussen, qui semble avoir beaucoup étudié l’art de Lee Konitz, apporte aussi sa touche personnelle à la musique. Même lorsque les schémas d’accords sont connus – comme celui de « Student Loans » inspiré de « Milestones » – les compositions paraissent neuves et rafraîchissantes. La célèbre et complexe composition de Tristano, « Crosscurrents », reçoit ici un traitement qui la rend presque légère, illustrant une autre manière de l’interpréter avec un éclairage différent.
Une des grandes qualités du quartet d’Eric Rasmussen est d’ajouter une dose d’émotion à la musique intellectuelle de Tristano sans pour autant altérer ni sa richesse ni sa sophistication. Ce résultat, extrêmement convaincant, ne peut qu’inciter les nouvelles générations de jeunes musiciens, ainsi que les mélomanes, à redécouvrir l’œuvre de Tristano, une œuvre parfois un peu marginalisée, mais qui fut tellement inspirante pour un nombre impressionnant de musiciens, de Miles Davis (époque « Birth of the Cool ») à Martial Solal en passant par Paul Bley et Mark Turner.
