Gabriel Vicéns : Niebla

Gabriel Vicéns : Niebla

Clepsydra Records

D’origine portoricaine mais basé à New-York, le guitariste Gabriel Vicéns propose dans ce cinquième album paru sous son nom une musique expérimentale qui s’abreuve autant au folklore afro-portoricain qu’au jazz moderne. Son sextet, qui comprend Roman Filiú au saxophone alto, Vitor Gonçalves au piano et une section rythmique (le bassiste Rick Rosato, le batteur E.J. Strickland et le percussionniste Victor Pablo), ouvre la musique traditionnelle de son pays d’origine aux mystères de l’improvisation et aux subtilités de l’interaction permanente. Une pièce de longue haleine comme « Niebla » traduit bien ces objectifs : le jeu est collectif et l’énergie à fleur de peau tandis que les solos sophistiqués sont portés par des chausse-trappes rythmiques d’une grande sophistication. Les structures complexes et fragmentées associées à des syncopes décalées ainsi que des notes à la limite de la dissonance, comme sur « Vejigante », évoquent un cousinage avec certains compositeurs classiques contemporains, mais aussi avec des groupes de rock progressiste comme Gentle Giant ou le King Crimson de « Lizard » avec Keith Tippett.

Basé sur une rythmique hypnotique, « Ramaje » prend son temps pour installer un climat mystérieux sur lequel s’envole le saxophoniste. Après un long solo de percussions, la musique devient impalpable, étirée comme une nappe de brouillard de plus en plus invisible, et finit par se perdre totalement dans le silence. La démarche est certes intellectuelle, mais elle n’est pas pour autant exempte d’émotions. Plus étrange encore est « Guaiza » dont l’introduction semble emprunter aux pièces pour piano de Morton Feldman. On entre ici dans une musique introspective atteignant presque au mystique. « Stray Dogs » est plus rythmé, le lien avec les musiques latines n’étant plus seulement perceptible via la rythmique, mais redevable aussi à un solo de piano très en verve de Vitor Gonçalves. A noter aussi trois interludes plus courts interprétés en solo par Gabriel Vicéns qui a utilisé une guitare acoustique faite à la main en 1987 par le luthier portoricain Fidencio Díaz. Le leader a expliqué vouloir explorer davantage cette tradition de lutherie portoricaine en enregistrant prochainement un sixième album qui sera entièrement dédié à la guitare « Diaz ». En attendant, on profitera de ce disque hors-normes dont le fond comme la forme sont brillamment agencés.

Pierre Dulieu