IWD #6 Eleanna Pitsikaki (Qanun) (Jazz-fun.de, Allemagne)

IWD #6 Eleanna Pitsikaki (Qanun) (Jazz-fun.de, Allemagne)

Quand la musique respire – Origines, mémoire et force tranquille d’Aroma

Parfois, il suffit d’un son, un seul, pour évoquer un paysage tout entier. Une résonance qui n’en finit pas, qui persiste, comme un parfum qui flotte dans l’air, longtemps après que celle qui le portait a disparu. C’est précisément dans cet entre-deux que se glisse la musique d’Eleanna Pitsikaki : entre la proximité et la distance, la mémoire et la présence, l’origine et la liberté.

Avec son premier album « Aroma », la musicienne grecque – désormais installée en Allemagne – présente un travail qui résiste à tout catalogage hâtif. Jazz, traditions méditerranéennes, improvisation transculturelle, tout y est, mais jamais en tant que concept préconstruit. Au lieu de cela, cette musique donne l’impression d’avoir poussé spontanément. Ou comme le dit Pitsikaki :

« La musique d’Aroma, ce n’est pas quelque chose de planifié. Elle a surgi naturellement, comme le parfum de la mer porté par le vent. »

La Crète pour origine – et pour paysage intérieur.

Eleanna a grandi en Crète, une île où la musique n’est pas simplement une pratique culturelle mais fait partie de la vie quotidienne. Paysages, mythes, rituels et sons sont inséparablement liés. « Là où le soleil et la mer donnent naissance aux légendes », elle a eu très tôt accès à des traditions musicales profondément connectées aux lieux et au peuple.

Ce qui est remarquable, c’est que son instrument, le qanun, ne fait pas partie de l’instrumentarium typique de la musique populaire crétoise. Il est pourtant devenu sa voix. Bien avant que le jazz n’entre dans ses horizons artistiques, elle a commencé à connecter les univers sonores byzantins et le maqâm ottoman. L’improvisation était pour elle, dès l’origine, quelque chose de naturel.

Plus tard, en s’immergeant plus profondément dans le jazz, elle a découvert non pas une rupture mais une expansion. Le jazz est devenu pour elle un espace de liberté, non de rupture. « Là où le jazz chuchote la liberté, là où les mélodies méditerranéennes parlent de sel, de soleil et de nostalgie », là commencent à se préciser ses coordonnées musicales.

« Le qanun a toujours été pour moi un pont entre les mondes : fragile, scintillant et sans limites. »

Eleanna Pitsikaki © Damian Irzik

Le qanun, un instrument qui traverse les siècles

Dans le jazz contemporain, le qanun reste rare. Pour Pitsikaki, cependant, ce n’est pas un corps étranger, exotique, mais un instrument qui possède une affinité particulière avec la culture de l’improvisation propre au jazz. « Le qanun a toujours été pour moi un pont entre les mondes : fragile, scintillant, et sans limites », dit-elle.

Il a une longue histoire : depuis les théories pythagoriciennes des proportions, jusqu’aux cultures musicales byzantine et ottomane. Pour Pitsikaki, cette diversité est essentielle : « Le qanun appartient à différents pays et à différentes cultures. Dans notre musique traditionnelle, il y a beaucoup d’improvisation. Comme dans le jazz. Les deux sont à la fois similaires et très différentes. »

C’est dans cette tension qu’elle trouve sa liberté artistique.

Sur « Aroma », le qanun est utilisé non comme un symbole folklorique mais comme une partie intégrante d’un langage sonore contemporain. Il improvise, répond, respire : il apprend à parler d’une façon nouvelle.

« J’ai voulu montrer que l’identité, ce n’est pas un endroit mais un parfum. »

Eleanna Pitsikaki © Vasilis Bonis

« Aroma » ou la musique en tant que parfum, mémoire et mouvement

Le titre de l’album ne doit rien au hasard. « Aroma » représente quelque chose d’invisible qui flotte dans l’air, et qui pourtant laisse une trace profonde. « J’ai voulu montrer que l’identité, ce n’est pas un endroit mais un parfum : elle flotte, délicate et vivante ». Cette idée parcourt l’album d’un bout à l’autre.

Les compositions se déploient lentement, couche par couche. Rien ne presse, rien ne s’explique prématurément. Les pauses ne sont pas des espaces vides mais des vecteurs de sens. « Pour moi, la musique doit respirer comme un être vivant : par le silence, par la pulsation, par l’espace laissé au rêve ».

Ce parti-pris irrigue arrangements et improvisations. Il ne s’agit pas de virtuosité pour la virtuosité, mais de confiance : confiance en l’instant présent, confiance en ses amis musiciens, confiance dans les choses non dites.

La chronique publiée par jazz-fun disait « la musique s’écoule naturellement, sans artifice : elle respire ». Cette respiration n’est pas un effet mais une philosophie.

Lieux, mémoire et histoires sans paroles

Plusieurs morceaux d’Aroma sont étroitement liés à un lieu spécifique. C’est particulièrement frappant dans « Faraggi », inspirée par les gorges des montagnes crétoises. Créé en 2020 à l’occasion d’une randonnée, la pièce traduit en musique la grandeur tranquille de ces paysages. Des motifs en écho, de grands arcs de son, une pulsation calme mais puissante : la musique comme topographie intérieure.

« Les lieux et la mémoire sont une partie essentielle de ce que je suis : ils font partie de mon Arôme », explique Pitsikaki. Sa musique ressemble à un sac à dos rempli d’expériences : la Grèce, l’Allemagne, et tous les chemins qu’elle a suivis entre temps. « Ma musique est comme un courant d’air qui voyage des montagnes crétoises jusqu’aux rives du Main ».

L’adieu constitue également un thème central. Dans « Apocheretismos », elle interprète un traditionnel crétois, un chant de départ, interprété jadis par feu Kostas Mountakis. Il parle des adieux, de l’être aimé qu’on laisse partir, et qui emporte avec lui les souvenirs.

Eleanna Pitsikaki © Vasilis Bonis

Un ensemble comme une conversation

L’instrumentation de l’album est aussi cohérente qu’inhabituelle : qanun, kaval, claviers, basse électrique et batterie. Sans hiérarchie, sans instrument traditionnel dominant. Une conversation entre égaux.

« Je voulais un son qui se développe librement, à la fois ancré et ouvert », dit Pitsikaki. Le kaval apporte sa respiration et un lien avec les traditions populaires de l’Europe du Sud-est, la basse et les claviers créent une profondeur harmonique, et la batterie connecte pulsation et présence. Chaque voix a son espace.

« Cet ensemble crée l’espace nécessaire pour écouter, réagir et raconter spontanément ». C’est là, précisément, que réside sa force : il n’accompagne pas, il raconte collectivement.

« La recherche m’ouvre de nouvelles perspectives, d’autres histoires et des méthodes que je transforme de façon créative. »

Eleanna Pitsikaki © Damian Irzik

Entre scène, recherche et dialogue transculturel

Parallèlement à son travail musical, Eleanna Pitsikaki est également active dans les domaines universitaire et culturel. Doctorante à la Hochschule für Musik de Mayence, elle enseigne, conduit des recherches et participe à des réseaux transculturels. Cette partie de son travail n’est pas séparée de son art, elle en constitue le socle.

« La recherche m’ouvre de nouvelles perspectives, d’autres histoires et des méthodes que je transforme de façon créative ». Penser la musique approfondit le geste musical sans pour autant le normer. L’échange, le dialogue et l’ouverture, elle ne les vit pas seulement sur scène, mais aussi dans la vie.

Une voix discrète mais persistante

Avec son album « Aroma », sorti chez Timezone Records et dont la supervision artistique a été confiée à Marita Goga – Music Arts Conception, Eleanna Pitsikaki se présente comme l’une des voix les plus remarquables du paysage jazz européen.

Sa musique n’est pas tonitruante, pas démonstrative. Elle résonne d’une façon persistante, comme un parfum qui demeure. Comme elle le dit elle-même, elle aimerait que l’auditeur, après l’avoir écoutée pour la première fois, se dise « C’était tellement beau… il faut la voir sur scène ».

Un souhait qui n’a rien à voir avec le marketing, mais tout avec une invitation. Une invitation à écouter, à se souvenir… et à respirer.

Une publication
de Jazz-fun.de (Allemagne)

Propos recueillis par Jacek Brun (Jazz-Fun.de)
Traduction libre : Matthieu Jouan
Cet article est publié simultanément dans les magazines européens suivants, à l’occasion de « Milestones », une opération de mise en avant de jeunes musiciennes de jazz : Citizen Jazz (Fr), JazzMania (Be), Jazz’Halo (Be), Jazz-Fun.de (De), Donos Kulturalny (Pl), In&Out Jazz (Es), London Jazz News (Gb) et Meloport (Uk).