IWD #8 Tara Cunningham (Guitar) (London Jazz News, Angleterre)

IWD #8 Tara Cunningham (Guitar) (London Jazz News, Angleterre)

Portrait de la jeune guitariste britannique

Nous allons entendre beaucoup parler de Tara Cunningham, une guitariste tout-terrain qui est très demandée. Ces dix-huit derniers mois, son nom est devenu de plus en plus présent sur la scène jazz britannique, notamment au sein de groupes dirigés par la trompettiste Laura Jurd, le saxophoniste Tom Challenger, le pianiste Liam Noble ou le batteur Seb Rochford, entre autres. Cette musicienne née à Londres, et qui a grandi à Bath, possède un son singulier, une présence musicale significative et un état d’esprit délibérément positif.

 

J’ai pu parler à Tara Cunningham entre deux tournées. Elle revenait juste des États-Unis où elle avait donné onze concerts sur la côte Est avec le groupe d’avant-rock Modern Nature, dans lequel elle partage les rôles de guitariste soliste et rythmique ainsi que de chanteuse avec la figure centrale de cette formation, Jack Cooper. Et elle s’apprêtait à partir pour les Pays-Bas avec la formation Rites and Revelations de Laura Jurd. Lorsque je lui parle de la pression, du calendrier serré et des différences marquantes entre ces deux ensembles, la première chose que je remarque est l’absence totale de fatigue et une attitude positive admirable : « J’aime tout ça ; pour moi, cela fait partie d’un tout. »

La guitariste est née en 1999 à Haggerston, un quartier de l’East End de Londres, mais sa famille a quitté la capitale lorsqu’elle avait deux ans. « J’ai grandi à Bath. J’ai commencé à jouer de la guitare à huit ans. Mon père avait une collection de disques de rock psychédélique et d’art rock des années 70 – Pink Floyd, David Bowie… Et j’adorais les Talking Heads. »

Tara Cunningham © Casey Vock

« Les concerts et la perspective d’être payée à l’âge de treize ans ont sans doute été déterminants. »

Dans son école secondaire à Bath, elle a reçu de forts encouragements de la part de ses professeurs. L’un d’entre eux s’occupait du big band de l’école et dirigeait également un groupe de jazz qui jouait lors de réceptions dans la région de Bath. Lorsqu’il l’invite à jouer pour la première fois avec sa formation, Tara Cunningham n’avait que treize ans. « Les concerts et la perspective d’être payée à cet âge ont, sans aucun doute, été déterminants », se souvient-elle. Elle repense également à cette époque et est reconnaissante envers ses premiers professeurs qui l’ont guidée. « C’était important, ils m’ont montré la voie à suivre. »

L’un d’entre eux était le batteur Mark Whitlam qui dirigeait un groupe pop à l’école. Il lui a conseillé d’étudier le jazz plutôt que la pop, car cela la préparerait mieux en lui donnant plus d’outils. Elle a commencé à suivre les cours du samedi donnés à la Royal Academy of Music (RAM). « Cela a servi d’introduction au monde du jazz à Londres. Cela m’a ouvert les yeux et permis de rencontrer des jeunes de mon âge qui faisaient la même chose. » Parmi ses camarades de classe figuraient des musiciens qui ont ensuite fait beaucoup parler d’eux, comme les trompettistes Ife Ogunjobi d’Ezra Collective et Alex Ridout.

« D’autres instruments que la guitare jazz peuvent sonner de manière bien plus intéressante et expressive. »

L’éducation jazzistique reçue à RAM puis à Trinity Laban ont renforcé un sentiment fort chez Cunningham qu’elle appelle sa « rébellion contre l’archétype de la guitare jazz ». En effet, elle s’est rendu compte que « d’autres instruments peuvent sonner de manière bien plus intéressante et expressive ». Selon elle, l’important est de donner un caractère singulier à chaque note ou son plutôt que de rechercher la dextérité ou l’homogénéité. « Je me suis toujours davantage identifiée au jeu texturé et gestuel qu’au langage complexe d’une ligne mélodique. » Son dernier album solo, « Almost – Not Exactly » (Nonclassical), renforce ce point, reposant sur différents types de préparation des cordes de l’instrument, incorporant des tapes sur la caisse de sa guitare et divers microtons. « Je suis vraiment attirée par le côté geek de la musique », dit-elle en souriant.

Tara Cunningham © Madeleine Young

« Le sens de l’humour est un trait très important de ma personnalité. »

Ce type de jeu plaît particulièrement au pianiste Liam Noble, dont le quartet, composé de Cunningham et des batteurs Will Glaser et Tom Herbert, l’explore d’une manière qui rappelle Prime Time d’Ornette Coleman, mais avec des effets électroniques. La présence de Tara Cunningham dans ce groupe contribue particulièrement à la réussite du projet. « Elle prend les choses au sérieux… mais il y a beaucoup d’humour dans ce qu’elle fait », explique Liam Noble. La guitariste abonde dans son sens : « Le sens de l’humour est un trait très important de ma personnalité et de qui je suis. »

Je me demandais s’il pouvait y avoir des exceptions à son aversion pour la guitare jazz, des artistes pour lesquels elle aurait une forte prédilection ? Cunningham est en fait une fan de Jim Hall et elle aime particulièrement « Conversations », son disque en duo avec Joey Baron, et son dernier album enregistré en studio en 2010. « Je trouve les duos généralement très passionnants, car les musiciens sont souvent très exposés et en mode exploratoire. Pour moi, cet album résume tout ce que j’aime dans le jeu de Jim Hall. »

Elle travaille beaucoup en duo avec un musicien qui faisait partie de sa promotion à Trinity, le bassiste Caius Williams. L’élan qu’ils donnent tous deux à la scène de l’improvisation libre semble particulièrement passionnant, voire rafraîchissant. « J’aime ce côté de l’improvisation libre où vous pouvez vous permettre de produire des sons marrants, même plutôt dingues ! » dit-elle. Tara cite également l’exemple d’un duo avec la chanteuse Eska lors du concert Moment’s Notice à Peckham, et se souvient avec beaucoup d’émotion du moment où la chanteuse a réagi aux pleurs d’un bébé dans la salle en travaillant avec le son et en l’intégrant à sa performance. « C’était une façon tellement efficace d’établir un lien avec le public tout en faisant preuve d’humour, j’ai adoré ça », poursuit-elle.

Au cœur de la méthode de travail de Tara Cunningham se trouve le plaisir de collaborer avec des artistes qui bousculent les codes établis. Elle se souvient par exemple de sa première collaboration avec Steve Noble : « Cela m’a ouvert l’esprit, dit-elle. Il se moquait complètement des règles associées au free jazz. Il a introduit le rythme, et même la mélodie. C’était très inspirant ! »

En fait, elle considère son album, davantage comme une collaboration que comme une aventure solo, cette fois-ci avec une bonne amie, l’artiste visuelle Jemima Seymour. À propos de sa propre musique figurant sur l’album, elle déclare : « J’ai toujours aimé la musique rythmée et l’utilisation de « sons trouvés » dans celle-ci », mais ce qui la complète, c’est le visuel, avec les rythmes comme bande sonore pour un couple de danseurs à Athènes.

Tara Cunningham © Madeleine Young

« La rencontre de deux esprits est toujours très spéciale. »

Tom Challenger déclare : « Elle est une excellente collaboratrice. Son jeu est singulier et affirme une forte personnalité. » C’est une idée que Tara Cunningham aime reprendre : « J’aime toute forme de collaboration. La rencontre de deux esprits est toujours très spéciale. »

Une publication
de London Jazz News (Angleterre)

Propos recueillis par Kai Hoffman (London Jazz News)
Traduction libre : Matthieu Jouan
Cet article est publié simultanément dans les magazines européens suivants, à l’occasion de « Milestones », une opération de mise en avant de jeunes musiciennes de jazz : Citizen Jazz (Fr), JazzMania (Be), Jazz’Halo (Be), Jazz-Fun.de (De), Donos Kulturalny (Pl), In&Out Jazz (Es), London Jazz News (Gb) et Meloport (Uk).