Jérémie Ternoy : Ça commence par la marche
« Richard Lee a calculé qu’un enfant Bushman sera porté sur une distance de 7.886 km avant de commencer à marcher seul. Etant donné que, pendant cette phase rythmique, il passera son temps à nommer les éléments qui composent son territoire, il est impossible qu’il ne devienne pas poète. » Cette phrase, que l’on doit à l’écrivain britannique Bruce Chatwin, insérée sur la pochette de ce disque, introduit à merveille la démarche qui est ici à l’œuvre. La marche comme allégorie rythmique, le pas comme mesure. L’opus que nous propose le pianiste français Jérémie Ternoy revêt une dimension profondément poétique tout en s’appuyant sur une méthodologie savamment calculée « où la répétition devient mouvement et le mouvement architecture sonore ». Le cœur de la pièce, segmentée en six morceaux de durées inégales, repose sur un motif unique de treize notes, joué en boucle par les deux pianos. Pour l’occasion, Ternoy s’est entouré de la famille élargie qui gravite autour de la maison Circum Disc. Ils ne sont pas moins de onze. Chacun, chacune travaille à l’édifice rythmique fouillé, coloré par une multitude de sonorités. Pas uniquement les batteurs (Peter Orins, Charles Duytschaever) et les percussionnistes (Maryline Pruvost, Kristof Hiriart, Sarah Butruille) mais également la guitare (Ivann Cruz), la contrebasse (Nicolas Mahieux), les cuivres (l’euphonium de Vianney Desplantes, la trompette et le bugle de Christian Pruvost, le saxophone de Sakina Abdou) et bien sûr les pianos de Jérémie Ternoy qui pulsent, impulsent la cadence. On songe à certains endroits à Steve Reich, notamment à son mythique « Drumming », dans la façon de procéder à des déphasages graduels et de jouer sur le déplacement progressif des cellules rythmiques. Pour autant, “Ça commence par la marche” s’avère plus sensuel, plus ductile dans son approche, notamment par l’apport des voix des trois percussionnistes. Un disque de déambulation, un disque de marche, un disque en marche.
