Kris Davis and the Lutoslawski Quartet : The Solastalgia Suite
On doit au philosophe Glenn Albrecht d’avoir forgé le néologisme « solastaglia ». « Solastalgie » en français, un terme désignant une sorte de détresse psychique ou existentielle causée par la conscience des changements environnementaux et climatiques en cours qui nous affectent. Une sorte de nostalgie du lieu d’où on provient alors que l’on ne l’a pas quitté, mais dont on sait qu’il ne sera plus jamais le même. Le sujet est grave, il incarne une tragédie contemporaine dont nous ne mesurons pas encore l’issue funeste. Il est à l’image de la suite ambitieuse que Kris Davis a composée sous ce titre éponyme. Déclinée en huit parties, la pianiste canadienne l’a voulue à la fois dense et contrastée. Et c’est sans doute pour appuyer cette visée qu’elle s’est adjointe les services du Lutoslawski Quartet, un quatuor à cordes qui a collaboré dans le passé, de manière convaincante, avec Craig Taborn, Vijay Iyer, Kenny Wheeler, Uri Caine et d’autres encore.
Dans son dernier album en trio paru l’année dernière, « Run the Gauntlet », Davis convoquait les grandes figures féminines tutélaires qui ont compté pour elle : Carla Bley, Marilyn Crispell, Geri Allen. Ici, elle s’inspire du « Quatuor pour la fin du Temps » de Messiaen. « The Solastalgia Suite » s’ouvre sur un « Interlude » qui n’en est pas un, mais qui, au contraire, donne toute son impulsion, toute sa force à ce qui va suivre. C’est d’abord sur un mode mélancolique, sombre parfois, que les deux pièces subséquentes, « An Invitation to Disappear » et « Towards No Earthly Pole », s’installent. « The Known End », pièce pivot du milieu, joue les contrastes et les tempos. Sur « Pressure & Yield », les cordes font et se font violence tandis que « Life On Venus », aux touches éparses, indécises, plonge l’auditeur dans une sorte de perplexité, d’aliénation. « Degrees of Separation », qui fait office de final, et qui constitue la pièce la plus longue, voit Davis mettre en avant son jeu pianistique précis et alerte à la faveur des brèches laissées par les cordes. Enregistré en Pologne, « The Solastalgia Suite » a été commissionné par l’excellent Jazztopad Festival de Wroclaw. Il constitue d’ores et déjà un des disques phares de cette année 2026.
