Lakecia Benjamin : We Dream
La date est précise : nous sommes le dimanche 5 mai 2024. Le Festival Jazz à Liège (déjà « Uhoda » à l’époque) s’achève au Reflektor avec le set d’une jeune saxophoniste dont j’avoue ne jamais avoir entendu parler jusqu’alors… Lakecia Benjamin – puisque c’est d’elle qu’il s’agit – surchauffe la salle dont les occupants lui réservent une ovation du tonnerre ! Lakecia joue avec son public comme elle joue de son alto : avec une énergie décuplée, une rage communicative. Elle harangue, elle dresse son instrument vers nous comme le poing levé de la révolte. Au bout d’une heure de spectacle total, la New-Yorkaise, devenue l’espace d’un soir « citoyenne vénérée de la Cité ardente », salue une dernière fois les spectateurs comblés avant d’éteindre définitivement les lumières de l’édition 2024 du festival. Ceci vous décrit le personnage, son tempérament scénique, pas encore sa musique.
Plus tard, j’en apprendrai davantage sur elle, sur ce (tout) petit bout de femme à l’allure chétive, dotée d’une énergie et d’un talent hors normes. Sur les coups durs que la vie lui fera encaisser dès l’âge de 14 ans, lorsqu’elle décide de quitter le foyer familial pour vivre son rêve d’artiste. Avec de très faibles moyens jusqu’à ce qu’elle soit repérée par l’entourage de Missy Elliott… De la soul et du funk, elle bifurque (en partie) vers le jazz lorsqu’un professeur lui conseille de travailler le répertoire de Charlie Parker. Un travail acharné qui petit à petit lui ouvre des portes : d’abord celles de l’école de musique, et puis d’autres plus inattendues, comme celles du bal d’investiture de Barack Obama ! Devenue leadeuse, elle commence à enregistrer ses propres albums, notamment « Pursuance : the Coltranes » (Ropeadope, 2020) qui rend brillamment hommage à Alice et John. C’est au moment où elle obtient la reconnaissance des acteurs et des spectateurs du jazz que tout s’écroule. Lakecia subit un accident de la route dont les séquelles physiques auront un impact direct sur sa musique. Elle soufre notamment d’un tympan perforé et d’une mâchoire brisée… Tant pis : la saxophoniste se remet immédiatement au boulot malgré la souffrance insupportable que cela provoque et enregistre l’album « Phoenix », qui puise son inspiration dans son infortune.
Sans doute vous en ai-je déjà assez dit. Ce qui précède indique la voie prise pour le contenu de ce sixième album de la musicienne qui mêle, vous vous en doutez, le jazz actuel à d’autres courants dont il se nourrit, comme le hip-hop et la soul. On pourrait encore ajouter que quelques personnalités fortes sont venues lui donner un coup de main, comme Christian aTunde Adjuah Scott ou Chris Potter. Mais est-ce nécessaire ? Lakecia Benjamin le déclare elle-même : « Je souhaite apporter la lumière dans un monde sombre. » Entrons dans ce rêve !
