Pierre Favre et le free jazz à l’européenne

A 88 printemps, le batteur suisse, figure du free jazz dans les années 60-70, retrouve dans ses tiroirs un enregistrement qui vaut son pesant d’histoire. Il nous la raconte.
On parle ici presque d’archéologie musicale puisque tu as découvert dans tes archives un document qui avait été oublié, c’est ça ?
Pierre Favre : Alors, c’est très bizarre, on avait joué au festival de Willisau avec ce trio. On a ensuite enregistré, on m’en a donné la bande et je l’ai laissée dans mon armoire où j’ai tout mon bordel ! Et avec Samuel (Blaser), on a commencé à fouiller dans mes affaires, et il m’a dit : c’est quoi ce petit machin ? C’était une bande magnétique, on a écouté et on a dit : « Oui, en effet, ça tient à la route, ça tient vraiment bien la route !
Tu avais déjà enregistré avec ce trio, l’album « Santana ».
P.F. : Oui, mais quand on est passé chez INTAKT où ils étaient fans d’Irène (Schweizer), le trio qui était à mon nom est devenu l’Irène Schweizer Trio. Ça ne me gênait pas au début, je m’en foutais un peu… Et puis, peu à peu sont apparus les désavantages : moins de sympathie, on me traitait comme le batteur qui peut transporter sa batterie, puis il se débrouille… Moi, j’étais un peu amère… Et maintenant, on découvre ce truc dans mon armoire : avec Samuel, on s’est dit qu’on rebaptiserait bien ça le Pierre Favre Trio (rires)…
Comment s’est passée ta rencontre avec Irène Schweizer ?
P.F. : Un jour, je l’ai rencontrée à Zurich, elle n’avait pas de travail, et moi, je travaillais chez Paiste, la marque de cymbales. Je lui ai dit que je pouvais la faire engager comme secrétaire, et ce fut le cas. Chez Paiste, il y avait un bar avec piano et batterie, et lors d’une pause, on a essayé de jouer ensemble, et c’était formidable ! Voilà, c’est le début de toute l’histoire.
On la retrouve sur ce disque dans un trio qui est devenu le « Pierre Favre Trio » !
P.F. : Oui, et je dois dire qu’ Irène a rarement joué aussi bien que ça. Et puis, avec George Mraz – il s’appelait à l’époque Jiri Mràz – c’était un sacré bassiste ! Il n’a pu obtenir un permis de travail en Suisse et il est parti aux USA. Après, il y a eu Léon Francioli, occasionnellement, aussi très bien. Et puis, comme on n’avait personne d’autre, elle a voulu que ce soit Peter Kowald.
« Quelques fois, des spectateurs disaient qu’on faisait seulement du bruit… »

Vous avez joué partout avec ce trio à l’époque de « Santana ».
P.F. : Presque partout, oui. Amérique, Angleterre, Scandinavie… En Scandinavie, on a fait une immense tournée en hiver, il y avait déjà Kowald, le bassiste. On avait un bus de chez Paiste qu’on nous donnait gratuitement parce que je faisais des « clinics » pour Paiste pendant la tournée. Ils payaient aussi l’hôtel. Mais on jouait partout, c’était bien. Quelquefois, c’était avec succès, quelquefois, des spectateurs disaient qu’on faisait seulement du bruit… Mais c’était la musique de cette époque-là.
C’est du free jazz, c’est de l’improvisation, mais on sent qu’il y a un discours commun et il y a une entente vraiment très forte entre les trois personnes qui jouent.
P.F. : Ça oui. Ah oui. Plus tard, Irène est devenue un peu une star et ce n’était plus la même chose. On a été vraiment des amis. Elle n’aurait pas dû mourir si tôt.
« On m’a traité d’homosexuel parce que je faisais des beaux sons et d’autres machins. »
Quand tu t’es lancé dans le free jazz, était ce au départ une position plutôt politique ou qui tenait à ton goût pour la musique improvisée ?
P.F. : On appelait free jazz ce qu’Ornette Coleman faisait. Mais on n’est pas du tout dans la même ligne ici. C’est un free jazz européen. Il y avait des différences. Par exemple, on m’avait demandé de faire un rapport sur le free jazz à la radio suisse. Et là, j’ai dit : « Il faut dire quelque chose d’important, c’est que Louis Armstrong, sa musique était free…C’était du jazz libre ». Mais j’ai eu des critiques pour ça de la part des gens du free jazz. Alors oui, chez eux, c’était plutôt politique. Chez moi, jamais. Pour Irène, non plus. Il y a eu pas mal de malentendus comme ça. Quand j’ai quitté le free jazz, parce que je voulais aller plus loin, je l’ai quitté parce qu’on a commencé à me critiquer. On m’a traité d’homosexuel parce que je faisais des beaux sons et d’autres machins. Dans plusieurs endroits en Europe, où j’ai demandé si je pouvais jouer, ils disaient non : c’est free jazz ici ! Alors là, c’est devenu politique. Alors que j’ai simplement suivi ma voie musicale. C’est avec le free jazz que j’ai appris à respirer à l’européenne et à découvrir les nouveaux rythmes et tout à coup me sentir moi-même.
Avant cette période du trio, on connaissait peu Pierre Favre : que jouais-tu comme musique ?
P.F. : J’ai joué dans des boîtes pour gagner ma vie, dans des orchestres comme, par exemple, le Max Greger Big Band, c’était un groupe fantastique. C’était une chance parce que j’ai pu jouer avec Benny Bailey, et bien d’autres qui étaient invités dans l’orchestre. J’en ai profité pour nourrir ma famille. Chez Paiste, ils voulaient m’offrir les cymbales parce que je jouais dans cet orchestre. J’ai commencé à travailler pour Paiste ; je me souviens avoir été envoyé à Rome pour voir Ornette Coleman, j’ai été dans le monde entier pour Paiste, en Russie, en Amérique… J’avoue que ça m’a un peu pistonné pour avoir des concerts.

Pierre Favre © photo mise à disposition par la famille Favre
« J’ai donné un coup de baguette et tout le monde s’est tu. »
Tu as donné soit en solo soit avec d’autres batteurs des concerts mémorables qu’on peut découvrir sur YouTube. Comment est née cette envie de dépasser le rôle purement rythmique de la batterie ?
P.F. : C’est venu par le free jazz. J’ai passé beaucoup de temps dans mon studio, je pouvais y jouer quand je voulais et c’est là que j’ai travaillé ma façon de rythmer la dynamique, ma façon de respirer. J’ai joué longtemps avec une Chinoise, pendant 10 ans, et là tout à coup j’ai découvert qu’on faisait des choses comme ça parfaitement ensemble avec elle, on respirait vraiment ensemble tout ça, je l’ai découvert à l’époque : prendre le temps de respirer pour faire les phrases… Chez Paiste, ils m’ont demandé de participer à un festival à Berlin, « Solo Now », c’était en septembre 72 et j’y suis allé avec tout mon barda, les gongs, les cymbales, les caisses…tous ces trucs. J’adorais ça ! Il y avait 2000 personnes dans la salle ! Beaucoup de gens riaient en voyant tout ce matériel sur la scène et un petit type… J’ai donné un coup de baguette et tout le monde s’est tu… J’ai joué pendant plus d’une heure tout seul et c’était un triomphe ; je me souviens que Chick Corea m’avait demandé à l’époque pour jouer avec lui, mais je n’ai pas voulu. Ensuite, j’ai joué des solos partout, c’est Berlin qui a déclenché ça. Joachim Berendt a alors organisé une tournée au Canada, New York, ensuite toute l’Amérique du Sud pendant deux mois, il y avait Joachim Kühn, Mangelsdorff…. Jouer dans ces pays, vivre ça, être accueilli partout à bras ouverts, parce que la batterie c’est leur truc dans ces pays : « Et pourquoi tu viens pas habiter chez nous, des trucs comme ça ; à Java j’ai été invité pour la vie à vivre avec eux après le concert, c’était incroyable ça, et c’était à peu près toujours 2000 personnes. Ensuite, pour le dernier concert, on est arrivé à Lisbonne et c’était fini ! Deux ans plus tard, on a fait toute l’Asie… tout ça grâce à Berlin ! C’était un sacré coup de chance et ça m’a porté… Voilà, c’est mon histoire.
Une dernière anecdote ?
P.F. : J’ai fait plusieurs disques en solo, dont un enregistré live dans un musée. Avec Freddy Studer, on était en tournée en Amérique au Berklee College. On a rencontré là un type qui nous parlait de son orchestre de six batteurs et qui m’a demandé quel projet j’avais pour l’instant, et je lui ai répondu : « J’ai un groupe avec seulement huit batteurs ! (rires) » Il a ri aux éclats.
Pierre Favre TRIO
Bird Food
Blaser Music
Note : en juin 2027, Pierre Favre sortira un nouvel album solo « Secret Stories ».
