Selah Sue and The Gallands – La liberté de mouvement
A l’occasion de la sortie de « Movin’ » et des concerts annoncés chez nous et ailleurs en Europe, nous avons rencontré Elvin et Stéphane Galland (The Gallands) ainsi que Selah Sue pour une conversation détendue.
Tout d’abord, restituons un peu cette rencontre entre Selah Sue et The Gallands. Il s’agissait, au départ, d’une carte blanche pour Jazz Middleheim, me semble-t-il.
Stéphane Galland : Oui, c’est ça. J’ai reçu cette invitation de Jazz Middlelheim pour être artiste en résidence. J’avais proposé le duo que nous formions avec Elvin : The Gallands. Mais il fallait faire quelque chose de spécial en invitant, par exemple, des guests. Comme cela faisait longtemps que l’on avait envie de travailler avec une voix, car on trouvait que notre musique se prêtait vraiment à cela, je me suis dit que l’on pouvait essayer et, pourquoi pas, contacter Selah Sue. J’en ai parlé à Elvin qui m’a dit tout de suite que ce serait l’idéal… Mais, franchement, on n’y croyait pas trop. J’ai quand même envoyé un message à Selah qui a répondu positivement ! Cela nous a bien surpris mais ça nous a bien motivés aussi.
« Pour moi, il était clair que j’allais faire quelque chose avec eux » (Selah Sue)
Tu connaissais The Gallands ? Tu connaissais Stéphane ?
Selah Sue : Non, pas vraiment. C’est mon compagnon qui m’a dit qui était Stéphane Galland. C’est lui aussi qui m’a dit que je devais travailler avec lui, que ce serait une bonne occasion d’être encore un peu plus libre encore sur scène. Alors, je suis allé au studio d’Elvin qui m’a fait écouter quelques morceaux, dont « Another Way ». Et ça m’a vraiment bluffé ! Pour moi, il était clair que j’allais faire quelque chose avec eux. Je voulais tout de suite aller à la maison et trouver une parfaite « singing line ».
Ton parcours est plutôt soul. Quelles sont tes références ou tes grands artistes par rapport au jazz, si tant est que la musique des Gallands soit jazz ?
S.S. : Je le pense. Mes premières inspirations étaient Lauryn Hill, Erykah Badu, c’est très soul, en effet, mais je pense qu’elles sont nées des Billie Holiday, Nina Simone ou Etta James.
Comment cela s’est fait pour Jazz Middelheim, vous aviez décidé du nombre de morceaux, d’en faire tout un concert ? La musique proposée était tirée de morceaux que vous aviez déjà écrits ?
S.G. : On s’était dit que s’il y avait un ou une guest, ce ne serait que pour trois ou quatre morceaux, pas le full concert. Et, de toute façon, on n’avait pas vraiment le temps de tout composer avec Selah, il ne restait qu’un mois et demi avant le concert.
Elvin Galland : Cela s’est fait très vite, on était tous les trois en studio quand on a fait écouter pour la première fois « Another Way » à Selah, qui est un morceau que l’on avait composé en 2022, sur lequel il n’y avait pas de paroles, pas vraiment de mélodie, à part une amorce au synthé mais qui n’a rien à voir avec ce que Selah a finalement chanté ! En enlevant cette ligne de synthé, il y avait la place pour la voix et cela l’a inspirée directement. Elle s’est mise à improviser devant nous, spontanément. Mon père et moi, on s’est regardé en se disant que ça allait être super ! Ensuite, je pense qu’on a écouté, « Rise As One ».
S.G. : « Rise As One » est, rythmiquement, très vivant. Il y a de la matière mais il y a quand même de la place pour une voix. Là aussi, c’était évident, quand elle s’est mise à improviser encore, il était clair que c’était le bon choix.
« On a d’abord appelé Selah en se disant que l’on commençait par l’idéal. » (Stéphane Galland)
Qu’est-ce qui vous a poussé à penser à Selah pour chanter avec vous, plutôt que d’autres chanteurs ou chanteuses ?
S.G. : Je l’avais vue quelques mois avant à l’AB, et j’avais été complètement subjugué par son énergie, par la manière dont elle chante, par sa souplesse rythmique aussi, et pour moi c’était un peu « l’idéal ». Voilà pourquoi on a d’abord appelé Selah, en se disant que l’on commençait par l’idéal et puis que nous allions voir.
E.G. : L’idéal c’était quand même une voix dans laquelle on sent une profonde musicalité, qui serait le match parfait avec la musique que l’on joue. C’est pour cela que lorsque mon père m’a parlé de Selah, j’ai dit oui, évidemment ! Mais je n’y croyais pas trop. Par la suite, c’était difficile aussi d’imaginer ou de trouver quelqu’un d’autre.

Tu as écrit des paroles sur les musiques qui étaient là.
S.S. : Oui, la musique me parlait directement et les paroles sont venues facilement. J’avais beaucoup de place mais, pour moi, le son était tellement bien que c’était facile de trouver une bonne mélodie, les bons mots. A la fin de « Rises As One », Stéphane mélange des rythmiques incroyables, c’est vraiment organique, et très « deep ». Ça me donnait une « vibe » très spirituelle. C’était vraiment spécial, j’étais entre spiritualité et énergie. C’est comme si la musique et tout l’univers m’avaient dit : « voilà, maintenant tu peux faire ce que tu veux, parce que la musique est là ».
Comment avez-vous travaillé ensuite ? Combien de morceaux aviez-vous pour Jazz Middelheim ?
E.G. : On en avait quatre, mais nous n’en avons joué que trois cette fois-là. Et comme tout s’était vraiment bien passé, l’idée était de continuer et d’aller plus loin.
S.G. : On s’est dit aussi que c’était un peu con que ce ne soit juste pour Jazz Middelheim. C’est alors que s’est engagé un dialogue avec le management de Selah. On a discuté pour faire un EP d’abord. Juste pour le mettre sur les plateformes et non pour aller jouer sur scène. Mais tout le monde avait un goût de pas assez. Je me souviens de ce moment où l’on a décidé que nous allions faire un album !
Vous avez réécrit d’autres musiques, vraiment ensemble, comment cela s’est passé ?
E.G. : On a fait une session ensemble, où l’on a fait « Guiding You », qui était vraiment une co-écriture à trois. A partir de zéro. On a vu que ça marchait très bien. Le fait aussi d’avoir des instrumentaux à lui proposer a fait que l’on s’est revu et puis on a composé ensemble.
S.S. : Ils m’ont envoyé une quarantaine de grooves. Et moi, je prenais ceux qui me touchaient le plus, enfin, qui m’inspiraient à ce moment-là. Et j’ai essayé de composer aussi, et puis on faisait des allers-retours.
E.G. : Selah nous rejoignait au studio, on lui mettait un casque sur la tête, un micro, et on faisait « play » sans qu’elle n’ait jamais entendu le morceau ! Elle improvisait et on enregistrait directement. « Nothing To Fear » s’est inventé comme ça, « You and Me » aussi.
Toutes les paroles ont été écrites pendant les sessions ou alors, une fois que tu avais l’enregistrement et l’improvisation, tu retravaillais l’ensemble ?
S.S. : Oui, mais j’ai déjà beaucoup d’idées qui viennent, je n’y pense pas, c’est pur. « You And Me », c’était spontané. En général, j’ai déjà une très bonne idée du son des mots, et c’est très difficile de s’en séparer ensuite. Parce que, pour moi, le son est parfois plus important que les mots eux-mêmes. C’est le son des mots d’abord. Après, j’écris vraiment et ce n’est pas facile, c’est cela que j’appelle vraiment « travailler » ! Pour moi, c’est souffrir un peu. C’est trouver les bons mots et avoir le bon message, le bon flow. C’est ça qui prend le plus de temps.
Est-ce que les morceaux évoluent au moment aussi où vous êtes en studio ? Vous les retravaillez, réarrangez ? C’est vraiment un travail de trio en fait.
S.G. : Oui, c’est un peu ça. Cela vient de plein de côtés différents, en fait, et même de périodes très différentes. Les batteries, par exemple, ont été enregistrées dans trois studios différents, à trois périodes différentes. En fait, chacun amène son expérience, ses envies, ce qu’il veut mettre dedans, et à partir de là ça évolue vers autre chose. On adapte petit à petit, on affine les morceaux jusqu’à la fin.
« Ici, c’est facile, je fais partie d’un groupe. Ce n’est pas sur moi que reposent toutes les décisions. » (Selah Sue)
C’est donc une tout autre manière de travailler par rapport à ce que tu faisais avant ?
S.S. : Oh oui, c’était très libre et ouvert. Et très organique et facile. Normalement, ce n’est pas facile, le « process » n’est jamais facile pour faire un album, mais ici, c’était facile parce que je faisais vraiment partie d’un groupe. Ce n’est pas seulement sur moi que reposent toutes les décisions. Et puis, j’ai été très libre parce que j’ai pu enregistrer toutes mes voix, toute seule, dans mon studio, sans d’autres personnes autour, sans producteur ou ingénieur qui me dit de faire ceci ou ça. Cela m’a donné beaucoup de confiance. J’enregistrais beaucoup de voix, je les envoyais et ils me disaient OK, c’est très cool, c’est bon ! Et ça, pour moi c’était incroyable ! Je ne savais pas que c’était vraiment possible de faire tout ça moi-même et avoir l’approbation de mes partenaires. J’espère pouvoir encore faire ça dans le futur. De toujours faire comme ça, d’ailleurs.

« Ce sont trois identités fortes, mais surtout complémentaires. » (Elvin Galland)
Elvin, le travail avec Selah est-il un peu différent de ce que tu fais ou a fait avec d’autres artistes ? Tu réalises beaucoup de productions avec, entre autres, Damso, Héléna, Mentissa.
E.G. : Je pense que chaque artiste est différent. Cela dépend des énergies, de la façon dont chacun bosse, et puis les artistes changent comme le dit Selah. C’est la première fois qu’elle travaille de cette manière, en bossant de chez elle. Pour moi, c’est un schéma particulier aussi, par le fait que l’on composait habituellement à deux pour The Gallands. Puis Selah est arrivée et j’ai adoré ce processus, c’était original et excitant. Je pense aussi que nous avons tous les trois des identités fortes mais nous sommes quand même très complémentaires. Tout était très fluide, donc oui, c’était vraiment particulier, vraiment inhabituel et différent mais c’est toujours différent, de toute façon.

« C’est surtout l’idée d’être libre que j’associe au jazz. » (Selah Sue)
C’est justement cette fluidité dans le mélange des genres qui est très réussi, avec un côté pop, soul, electro et un peu jazz. Quelle est d’ailleurs la part d’improvisation, par rapport à quelque chose de, peut-être, plus formaté. Y a-t-il plus de liberté ici ? Ce serait donc du jazz ?
S.S. : Sans doute, je pense. C’est cette idée de liberté, que chacun puisse être soi-même avant tout, de ne pas trop penser, qui est importante. C’est pour ça que c’était très spontané dans la manière d’enregistrer aussi. Stéphane jouait des rythmiques de fous qu’il ajoutait, alors, on faisait des takes de A à Z, sans montage, c’est tout ça que j’associe au jazz. Pas du fait que ça doit être déstructuré, et pour moi le jazz peut être déstructuré aussi, mais c’est surtout l’idée d’être libre que j’associe au jazz. Il y a de la liberté dans la structure.
Cette liberté, c’est quelque chose que tu as beaucoup ressenti. Et on la retrouve dans tous les messages que racontent « Movin’ ». On part de questionnements intérieurs, mais il y a toujours une résolution.
S.S. : C’est un petit peu ça dans tout l’album, oui. Il y a toujours une partie d’espoir et je pense que c’est ce que je me suis dit pour être relax. C’est une manière de me rassurer moi-même lorsque j’ai des doutes ou que j’ai des choses à dire. C’est peut-être aussi la première fois que je suis guidée par une force qui ne vient pas de moi. Comme une mère, une sorte de sensation. C’est spirituel, c’est la sensation que j’avais ressentie, il y a quelques années avec un trip d’Ayahuasca, c’était la première fois que je ressentais vraiment une présence. Cela m’a fait le même effet sur « Nothing to Fear », « Rise as One » et tout le reste !
Le disque est une progression aussi dans l’agencement des titres. Est-ce qu’en live, vous allez garder la même structure, je veux dire, la même suite, ou cela peut se mélanger ?
S.G. : Selah serait plus apte à parler de son processus d’écriture mais, finalement, c’est un peu fluctuant. Quand on n’était pas dans une période happy, elle n’était pas très bien. Puis, « Ready to Play », un des titres qu’elle a écrits, est arrivé, beaucoup plus solaire et lumineux, et cela à la fin du parcours d’écriture. Dans les textes, il y a une progression, mais dans la manière dont on a ordonné les titres, cela n’a pas été respecté à la lettre parce que, musicalement, cela avait moins de sens. On a privilégié la musique plutôt que le sens.
Sur l’album, il n’y a pas que vous trois, il y a aussi des voix, des cordes, des guitares, il y a la basse de Federico Pecoraro aussi. Comment tout cela s’est-il agencé, à l’écriture, l’enregistrement, en post-prod ?
E.G. : Cela s’est fait en plusieurs fois. Federico Pecoraro est venu car il avait déjà enregistré avec nous en 2023. Il était évident qu’il revienne et puis il fait ça super bien. Des guitares, j’en ai fait, mais je n’ai pas un très grand niveau, donc on a appelé Yannick Werther, qui est un vrai guitariste. Cela s’est donc fait petit à petit, un peu au compte-gouttes parfois. Pour « Nothing To Fear », par exemple, j’avais juste pris un plug-in de cordes, mais on s’est dit que ce serait chouette d’avoir des vraies cordes. On a fait appel au Cortex Ensemble. On a été aidé dans les arrangements par un ami de Selah, qui s’appelle PJ Seaux et un autre ami avec qui j’ai bossé à Paris, Jean-François Berger. Tout le processus de cet album était très spontané. Et puis, c’est vrai, on a eu le budget pour pouvoir inviter tous ces super musiciens.

Cela a pris combien de temps pour réaliser cet album ? De l’envie de le réaliser, du premier au dernier enregistrement, de la production à la sortie ?
S.G. : En fait, si on compte les jours, ça doit être vraiment très peu, mais sur la période, c’est plus long. Encore une fois, cela s’est fait très spontanément et les morceaux ont été écrits en trois mois. Il faut ajouter les enregistrements et tout le reste et cela donne, au total, cinq mois, peut-être six avec le mix. C’est rien du tout. Quand on pense qu’il y a un an, on ne se connaissait pas. C’est très rapide. Surtout que Elvin et moi étions très occupés, et pas toujours aux mêmes moments, alors pour trouver des dates communes c’était très compliqué. On aurait pu faire ça encore beaucoup plus rapidement car le but était justement d’aller dans la spontanéité, dans la réponse directe.
E.G. : Oui, même la tournée qu’on fait maintenant, s’est décidée très tard. Donc, pour chaque truc, on était un peu à la limite. Mais c’était du bon stress.
Parlons-en des tournées. Le fait de jouer dans des festivals plus jazz, pour toi Selah, et par rapport à ton public habituel, comment le ressens-tu ? Comment ton public va-t-il recevoir cet album et les concerts ?
S.S. : On a fait 6 ou 7 shows maintenant et tout le monde est vraiment « dedans ». Tout le public accepte vraiment. C’est vraiment fou. Ils aiment vraiment, du début à la fin. Et jouer avec les Gallands, c’est un cadeau, c’est incroyable parce qu’on s’élève each other, I think.
Au fait, pour revenir aux Gallands, quand est-ce que cette aventure a commencé ?
E.G. : Il y a cinq ou six ans, pendant le confinement. C’est à cette époque-là ou un petit peu avant, où l’on avait fait quelques sessions, juste pour essayer parce qu’on n’avait jamais eu l’occasion de faire de la musique ensemble.
S.G. : Et puis, pendant le confinement, comme on s’ennuyait et qu’on voyait des amis qui postaient des vidéos de chez eux, Elvin m’a proposé d’enregistrer chacun chez soi, de se filmer et de poster. Immédiatement, il y a eu des très bonnes réactions et notamment de la part de Saint-Jazz-Ten-Noode qui avait une possibilité, pour la réouverture de certains lieux en septembre, d’organiser son festival. On avait à peine deux morceaux. On a dû faire tout un répertoire. Il a fallu préparer une heure de concert, comme ça. Et maintenant, avec Selah, toute une série de concerts sont prévus. Et plein de dates s’ajoutent encore !
S.G. : Oui, en Belgique à Jazz à Liège et au Tournai Jazz Festival. Puis aussi à Budapest, Sofia, Bucarest, Varsovie, Casablanca. On fait aussi le North Sea Jazz et on tourne aussi partout en France, à Jazz à Marseille, au Tourcoing Jazz et d’autres. Ça va être très cool.
Selah Sue and the Gallands
Movin’
Because Music / Virgin
La chronique de JazzMania : JazzMania.be
En concert au Festival Uhoda Jazz à Liège (le 9 mai),
Au Tournai Jazz (le 28 juin) et au Gent Jazz Festival (le 13 juillet).
