Steve Tibbetts / Quentin Dujardin : les artisans du son #1
Nous en étions sûrs, ces deux guitaristes-là devaient se rencontrer. Au lendemain de la sortie de l’album de Steve Tibbetts (« Close », ECM) et à la veille d’une tournée « Saison orange » que Quentin Dujardin s’apprête à accomplir, nous les avons mis face à face pour une (très) longue discussion… On vous propose de la découvrir en deux étapes (la seconde sera publiée le mercredi 15 avril)

« Avec votre propre label, tout vous appartient, aussi bien vos succès que vos échecs » (Steve Tibbetts)
Steve, nous savons que tu figures de longue date au catalogue du label ECM, dont tu es d’ailleurs un fan. A cette époque-ci, alors que les ventes de disques deviennent faméliques, est-ce que cela a encore un sens d’être édité par un tel label ?
Steve Tibbetts : En fait, comme Quentin, j’ai démarré avec mon propre label, il y a bien longtemps. Je n’avais pas d’autres choix. Cela représentait un travail colossal !
Quentin Dujardin : Je confirme, c’est un travail qui demande une énergie considérable.
S.T. : Ce que j’apprécie avant toute chose chez ECM, c’est la qualité du staff. Je me rends à leur bureau et je les connais tous depuis tant d’années ! Trente ou quarante ans pour certains d’entre eux. Ils m’ont toujours bien accueilli. En vérité, où pourrais-je me rendre d’autre ? Soit on maintient la formule actuelle, soit je fais tout moi-même… Mais non, je pense que c’est le bon choix. Je suis sur la même longueur d’ondes que les graphistes qui travaillent sur les pochettes ou que le staff de production, y compris Manfred (Eicher, le patron d’ECM – NDLR). ECM, c’est en vérité une petite entreprise, mais avec une reconnaissance universelle et cela aide. Mais une fois que le projet d’un album est clôturé, ils passent à autre chose. C’est ainsi… Bien sûr, cela a aussi des avantages de pouvoir compter sur son propre label. Dans ce cas, tout vous appartient, aussi bien vos succès que vos échecs.
Dis-moi Quentin, comment procèdes-tu de ton côté ?
Q.D. : Cela fait vingt-cinq ans que je dirige Agua, mon propre label. J’accepte cette situation et je le vis bien. Cela me convient parce que je jouis d’une totale liberté artistique, que je peux produire la musique qui me correspond vraiment, celle que je veux réaliser en imaginant des connexions avec différentes personnes, différents musiciens. Bien entendu, si un grand label frappe à ma porte un jour, j’examinerai sa proposition. Mais après vingt-cinq ans, ce n’est toujours pas arrivé …et je ne suis pas déçu pour autant. J’accepte la situation, je gère mon propre voyage. Et puis je suis tellement heureux de côtoyer des gens sans qu’il n’existe de barrières entre eux et moi…
S.T. : Ma situation m’a obligé à exercer un autre emploi. C’est toujours le cas d’ailleurs.
Steve, tu as dû remarquer que Quentin travaillait avec des musiciens du catalogue ECM, Manu Katché et Mathias Eick en l’occurrence sur son nouvel album « Saison orange ».
S.T. : En effet ! Je l’ai vu…
N’est-il pas étrange de constater qu’à ce jour, jamais un musicien belge n’a enregistré un album chez ECM en qualité de leader ? Quentin pourrait-il être celui-là ?
Q.D. : Tu sais, le business musical en Belgique est fort limité. Il y a peu de succès dans le domaine du jazz. Une vente de 2.000 albums au maximum, ça ne représente pas grand-chose pour un label comme ECM. Même Philip Catherine, malgré ce qu’il représente depuis de nombreuses années, n’a pas eu la chance d’être approché par un label comme celui-là. Mais c’est mon avis. Je peux me tromper…
S.T. : La Belgique recèle des musiciens qui font partie de l’histoire. Django Reinhardt bien sûr, mais aussi Arthur Grumiaux… Vous connaissez ? Je les écoute tous les jours ! (Arthur Grumiaux est un violoniste virtuose belge décédé en 1986 – NDLR)

Quentin Dujardin © DYOD
Quentin, malgré le stress que cela a pu te causer, est-ce que tu te sens heureux dans ta situation ?
Q.D. : Oui, bien sûr ! Cette vie me convient parfaitement. Je peux mener une vie familiale tout en me consacrant pleinement à la musique. Je n’ai pas besoin de trouver d’autres sources de revenus. Ce n’est pas facile d’évoquer ces aspects du métier, mais je possède l’intégralité des droits sur ma musique. Je compose énormément, mon catalogue compte des centaines de compositions. Je vis de ma musique, et c’était mon objectif au départ. Je voulais en faire mon métier. La musique me permet de gagner ma vie et je lui en suis très reconnaissant.
S.T. : Et en plus, elle te permet de voyager aussi. J’ai vu certains de ces endroits où tu t’es rendu, comme le Maroc par exemple.
Q.D. : Oui, c’est un mode de vie très agréable, je suis heureux d’avoir opté pour la musique. C’est un bon choix.
S.T. : Je retourne régulièrement au Macalester College que j’ai fréquenté autrefois (un collège d’arts situé dans le Minnesota – NDLR). On m’y invite pour que je prenne la parole devant les élèves des classes supérieures, des étudiants en composition. Le professeur pense bien souvent que je vais leur dire que leur vie professionnelle sera difficile, sans argent. Au lieu de cela, je leur dis qu’ils vont s’amuser. S’amuser, c’est ce qui compte le plus. Je leur dis qu’ils vont rencontrer des gens étranges et merveilleux. Au Maroc, tu empoignes ta guitare, quelqu’un d’autre t’accompagne avec son instrument et d’un coup, tout le monde arrive, tu te retrouves à partager leur repas… C’est ce genre de cadeau que la musique peut t’offrir. Il y a des moments difficiles, c’est certain, mais ça reste toujours amusant.
C’est le genre de choix que chacun voudrait faire pour sa vie…
S.T. : Oui, mais tout le monde ne le fait pas !
« Quand je fais un concert, je ressens que je partage plus que de la musique, plus que la beauté qu’elle dégage. » (Quentin Dujardin)
J’aimerais que l’on aborde ensemble une autre thématique : l’engagement politique du musicien, son action au sein de la société. (Dans un premier temps, j’explique à Steve les actions que Quentin a menées en période de Covid pour défendre les artistes, en particulier le fameux concert de Crupet – jazzmania.be)
Q.D. : Avant la pandémie, je n’étais pas vraiment engagé sur le plan politique. Je songeais surtout à jouer ma musique, produire des albums, collaborer avec d’autres musiciens. Pendant celle-ci, j’ai effectivement donné des concerts dans les églises. La police a mis fin à une de ces représentations. Ils m’ont dressé un procès-verbal et réclamé une amende de 10.000 €. Je ne pouvais pas jouer dans une église alors que dans des conditions identiques, un prêtre pouvait y prier et chanter avec ses fidèles. C’était indécent et discriminatoire envers les artistes. Je me suis battu devant les tribunaux et j’ai obtenu gain de cause contre l’Etat belge. Je me suis rendu compte que certaines institutions abandonnaient les artistes au lieu de les soutenir. Depuis, je me dis que la musique est une façon puissante de penser. Elle sert à être présent pour mener des actions concrètes, tu peux t’adresser au public. A présent, quand je fais un concert, je ressens que je partage plus que de la musique, plus que la beauté qu’elle dégage. On partage ensemble une action positive, on exprime le fait que cela a beaucoup de sens pour eux quand ils viennent s’abandonner à leurs propres émotions. On peut aussi échanger, raconter des histoires qui font partie de notre engagement… Je terminerai par cette anecdote : pendant la pandémie, j’ai aménagé chez moi un grand mur avec des amis. C’est une scène qui se trouve en plein air dans mon jardin (L’œil du Condroz où Quentin organise aujourd’hui des concerts et le festival annuel « Guitares du monde » – NDLR). J’ai également créé une résidence d’artistes où l’on accueille toute l’année des musiciens, puis il y a des conférences, des concerts etc. C’est ça, mon engagement politique. C’est quelque chose de concret que je propose au niveau de mon village ou de ma vision en tant qu’artiste.
Steve, je pense que tu mènes toi aussi des actions citoyennes…
S.T. : Ici à Minneapolis, nous avons traversé des moments très pénibles avec les interventions de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement, la police de l’immigration dirigée par l’administration Trump – NDLR). Je travaille également en tant qu’infirmier, si bien que personnellement, j’ai été affecté quand l’ICE a abattu Alex Pretti (Minneapolis, 24 janvier 2026, lui-même infirmier – NDLR). La question de savoir si la musique peut véritablement changer la donne politique de notre pays demeure une question ouverte… Et je n’en ai pas la réponse. Je me suis porté volontaire comme chauffeur pour suivre l’ICE (les « observateurs », dont le rôle de lanceur d’alerte permet aux personnes immigrées d’éviter de se faire arrêter par les membres de l’ICE – NDLR). Je faisais cela environ deux heures et demie par jour. Ma fille s’est portée volontaire, mais nous lui avons suggéré de mener une action bénévole pour recueillir des vivres afin de venir en aide aux familles immigrées en leur procurant de quoi se chauffer et se nourrir. Quand je pense à la musique qui affecte politiquement les gens, je me remémore la chanson « Ohio » de Crosby, Stills, Nash & Young (une protest song composée par Neil Young en réaction à la fusillade de l’université de Kent State faisant quatre tués parmi les étudiants venus manifester pacifiquement contre l’intervention de l’armée américaine au Cambodge – NDLR). Cette chanson a été un énorme succès à l’époque, ce qui n’a pas empêché Nixon d’être réélu… La meilleure chose que je puisse faire avec ma musique, c’est d’aller à la rencontre des personnes politiques auxquelles je crois et les soutenir. On peut aussi distribuer des tracts ou téléphoner à des personnes qui vous raccrochent au nez pour obtenir des fonds… Ou donner le montant des recettes d’un concert. En vérité, la musique rassemble les gens sur la place publique… En Inde, prenez votre guitare et vous rassemblerez des gens de castes différentes autour de vous, alors qu’ils ne viendraient sans doute pas vous écouter dans une salle. Mon action contre l’ICE effraie mon épouse. Elle m’a fait promettre que je ne m’impliquerai pas dans les bagarres…

« J’aimerais pouvoir lire et écrire la musique comme toi, Quentin ! » (Steve Tibbetts) / « Steve, je suis fasciné par ton processus de création ! » (Quentin Dujardin)
Bien, retour à la musique, le sujet qui devrait nous occuper prioritairement. Pouvons-nous affirmer que la musique de Quentin est majoritairement « écrite » alors que celle de Steve est plus instinctive ?
S.T. : Oui, il y a de cela. On pourrait même dire en ce qui me concerne qu’elle est « primitive ». En fait, je n’en sais trop rien… La plupart du temps, j’ignore totalement ce que je suis en train de faire ! J’aimerais pouvoir lire et écrire comme toi, Quentin. C’est dans ce but que j’ai acheté ce petit piano et que j’ai décidé il y a quatre ans de prendre des cours. (Il se retourne vers le clavier situé derrière lui et joue quelques notes – NDRL) J’apprends quelques créations de Bach. Si je ne commence pas maintenant, quand le ferai-je ?

Quentin Dujardin © Frantz Vaillant
Q.D. : Pour être honnête, il y a plus de vingt ans, j’ai éprouvé une sorte de fascination pour ton style de musique, Steve. Ce n’est pas seulement puissant ou seulement primitif. Il y a dans ta musique une alchimie parfaite entre une guitare, un être humain et un joueur de percussions (le fidèle Marc Anderson – NDLR). C’est une histoire de son et cela ne semble pas être humain. C’est difficile à expliquer : ta musique me transporte je ne sais où. Un peu comme Bach qui composait une musique improvisée qu’il a décidé de retranscrire en quelques lignes. Il a joué beaucoup plus de choses que ce qu’il nous a légué. Il était libre comme toi, Steve. Je suis fasciné par ton processus de création. J’ai une question à te poser à ce sujet, sur votre travail à deux : Est-ce que vous enregistrez d’abord quelques lignes de guitares avant de rajouter les percussions ? Est-ce que vous enregistrez parfois séparément, est-ce qu’en studio vous enregistrez en live ?
S.T. : Marc est venu hier, il m’a donné ce groove (il appuie sur la touche « play » d’un enregistreur et nous fait écouter quelques secondes de l’enregistrement – NDLR). On a travaillé cela pendant un petit moment, ça sonnait bien. Sauf que c’est en Ré bémol, ce qui va nous occasionner un souci (rires). Oui bien sûr, nous travaillons ensemble parfois, mais en vérité, il intervient davantage comme un mentor à présent. Je travaille souvent seul, puis il va débarquer et me demander de lui faire confiance…
Dis-moi Quentin, tu fais de la slide sur ta guitare avec des cordes nylon ? C’est incroyable ! Comment obtiens-tu ce son magnifique ? Avec un slide en laiton ou en verre ?
Q.D. : (il se lève et va chercher un petit verre dans une armoire – NDLR) Voici mon slide en verre ! C’est un verre marocain, un verre pour le thé.
S.T. : Waouw ! Et on peut l’utiliser comme un slide ?
Q.D. : Tout à fait, il a une très belle résonance.
S.T. : J’ai essayé tous les slides possibles, mais jamais le résultat ne m’a plu (il imite le grincement d’un slide – NDLR).
Q.D. : Essaye avec un petit verre.
S.T. : Laissez-moi vous parler de cette anecdote. Bonnie Raitt travaillait ici pas très loin. Elle joue avec un slide d’une bouteille de vin qu’elle a cassée en 1973 ! Elle raconte que c’est son bien le plus précieux. Elle disait que John Lee Hooker fonctionnait de la même façon.
Mais revenons au travail en studio. En ce moment, je travaille principalement seul car Marc est fort occupé sur d’autres projets. Il est très sollicité. Donc je travaille puis je lui demande de venir. Je m’installe, très relax (il mime la position – NDLR) et je lui fais écouter les bandes. Il me dit alors : « OK Steve, c’est bien ! Tu vas dans la bonne direction, au revoir ! » Il s’en va et revient un autre jour. Nous passons ainsi quelques jours à travailler sur la composition d’un morceau. Ce n’était pas le cas auparavant, nous travaillions ensemble tous les jours. Mais ce n’est plus possible.
Q.D. : Ce qui veut dire que pour les albums « Exploded View » et « Safe Journey » (des albums publiés chez ECM, respectivement en 1986 et en 1984 – NDLR), vous avez effectué les enregistrements en condition « Live » ?
S.T. : Exactement, on a fait beaucoup de travail en live.
Q.D. : C’est dingue ! Ça me sidère : cette façon de jouer ensemble, avec cette énergie, ces sensations… C’est délirant !
S.T. : Parfois, nous avons été fort chanceux…
Q.D. : Et ces albums restent d’une étonnante fraîcheur quand on les écoute aujourd’hui !
S.T. : (il rit) Si tu savais tout ce qu’il y a eu qui ne fonctionnait pas ! Certains jours, rien n’arrivait. A d’autres moments, nous nous regardions : « C’est ça qui fonctionne ! » et on ne s’arrêtait plus.
Q.D. : Donc, dans ces moments-là, vous décidiez de couper les bonnes parties de l’improvisation ? Vous décidiez d’extraire les grooves et les mélodies qui fonctionnaient bien ensemble… C’est bien ça le processus ?
S.T. : Oui, c’est bien ainsi que nous procédions à cette époque.
Q.D. : Je comprends mieux. Ces albums m’ont fait découvrir ton style de musique. Je n’avais encore jamais rien entendu de comparable. J’écoutais l’univers de John McLaughlin avec Shakti et puis bien sûr Philip Catherine. Il y avait aussi les premiers albums de Pat Metheny, sa période ECM. Et quand tu es arrivé, je me suis demandé comment cela avait été enregistré. C’est ce qui fait la magie de ta musique : personne ne comprend !
S.T. : Cela est dû en bonne partie à une rencontre providentielle, celle avec Marc Anderson. Il est à la base d’une bonne partie de ma musique. Tu sais combien la chance compte dans pareille aventure. Je l’ai lu, tu l’as évoqué toi-même dans ta biographie, une rencontre peut tout changer, tout cela s’écrit comme dans un livre.
Quentin Dujardin en tournée « Saison orange » (avec Didier Laloy, Manu Katché et Nicolas Fiszman)
À Marche (le 15 avril), à Seraing (le 16 avril), à Louvain-la-Neuve (le 17 avril),
Au Théâtre Marni de Bruxelles (le 18 avril), à Dinant (le 20 avril), à Ciney (le 21 avril),
À Vienne – FR (le 23 avril), à Privas – FR (le 24 avril), à Namur (le 25 avril), à Eupen (le 26 avril) etc.
L’agenda complet se trouve ici : quentindujardin.be
Traduction libre : Alain Graff
Steve Tibbetts
Quentin Dujardin