Tournai Jazz Festival 2026 : le coup de chaud

Tournai Jazz Festival 2026 : le coup de chaud

Une quatorzième édition du festival tournaisien, perturbée par la canicule !

Le soleil donne. Le soleil donne un peu trop fort. La canicule n’épargne pas la région tournaisienne et le Festival en souffre aussi.
Mercredi, le Frit’ Jazz (Hypercontent !, Tukan, Buscemi…) avait déjà démarré dans la chaleur. Le lendemain, Yaël Naïm jouait dans des conditions étouffantes, tandis que le concert de Celia Kameni devait même être donné hors du Magic Mirrors, où il ne faisait pas vraiment plus frais. Mais le vendredi n’aura pas résisté aux conditions climatiques exceptionnelles de cette fin juin.
Les organisateurs auront tout tenté, mais l’astre solaire et ses 35° qui cramaient tout finirent par avoir raison d’eux. Les autorités sanitaires et la police durent prendre une décision inéluctable : l’annulation pure et simple des concerts du vendredi et du samedi.
Douche froide !

Adieu Luz Casal, China Moses, Daoud, Shai Maestro, Nils Petter Molvaer, The Herbaliser…

Charles Michiels & Harmonie de Hollain © Olivier Lestoquoit

Dimanche.

Il fallut attendre dimanche matin – et une température plus acceptable – pour pouvoir à nouveau déambuler sur le site du festival.
Le public était au rendez-vous et solidaire face aux déboires des organisateurs.
Sur les coups de onze heures, Krewe Du Belge transpire sur la scène extérieure. Emmenés par l’infatigable Vanessa Tanghe (chant et mélodica), les musiciens mélangent des thèmes belges populaires, qu’ils viennent du jazz, de la variété ou de la pop, à la sauce New Orleans et street band. Arno, Axelle Red, Toots, le Grand Jojo : tout y passe avec énergie et bonne humeur.
Et le marathon est lancé.
Dans le Magic Mirrors qu’on a refroidi comme on pouvait, La Royale Harmonie Communale de Hollain, dirigée par Charles Michiels, s’est laissée embarquer par les musiques de Laurent Dehors, Michel Massot et Franck Vaillant. La « patte » du saxophoniste normand est immédiatement reconnaissable. La musique est sophistiquée, entre jazz, folk et délires « zappaesques ». On oublie les stéréotypes et on mélange les métriques. « Taïko Blues », « Des pas dans la neige », « Soleil » alternent dynamisme, moments fun et mélodies douces. Fameuse gageure pour le band (principalement amateur) qui bluffe tout le monde par la qualité d’exécution. Ces gars et ces filles ont bossé et le résultat est franchement exceptionnel. Chapeau bas.

On ne traîne pas plus longtemps et on se retrouve à l’extérieur, toujours sous le soleil.
2026 oblige, un hommage à Miles s’impose. Michel Mainil (ts) et Thomas Champagne (as) nous offrent un voyage au pays de Davis. Comme on n’imite pas le maître, le sextet s’amuse (avec talent) à faire revivre l’esprit de celui qui a renouvelé plus d’une fois le jazz dans sa carrière. Soutenus par une rythmique impeccable (Fil Caporali et Bilou Doneux) et épaulés par Pierre Malempré (à la trompette précise) et Guillaume Vierset, qui injecte quelques bons riffs sur la période « Miles electric », les saxophonistes tournent autour des « So What », « Seven Steps to Heaven », « Prince of Darkness » et autres « Mister Pastorius ». Intemporel.

Jazz Station Big Band © Olivier Lestoquoit

Jazz Station et The Rhythm Hunters

C’est Phil Abraham que le Jazz Station Big Band a invité à venir fouler avec lui la scène du Magic Mirrors. Au fil des ans, le band s’est forgé une solide réputation et un beau répertoire. C’est cependant celui du tromboniste que l’on revisite cet après-midi, souvent arrangé par Michel Herr. Navigant entre straight ahead et modernisme, « Witch Hands », « Autumn in Forest », « Charly & the Pam » ou « Esquisse » passent du groove au swing et du cool au lyrisme. Cela permet de mettre en évidence les solistes parmi lesquels il faut saluer, entre autres, Hanne Debacker (baryton), David Devrieze (tb), Daniel Stokart (as), Loïc Dumoulin (t), Jean-Paul Estiévenart (tp), Steven Delanye (bc), Margaux Vranken (p) ou encore Stéphane Mercier (as). Un jazz de très belle facture qui perpétue la tradition en l’emmenant chaque fois un peu plus loin.

Stéphane Galland & the Rhythm Hunters © Serge Braem

Celui qui pousse le jazz toujours un peu plus loin, c’est le batteur et compositeur Stéphane Galland et ses Rhythm Hunters, à savoir : Shoko Igarashi (ts), Sylvain Debaisieux (as), Pierre-Antoine Savoyat (tp), Wajdi Riahi (p) et Louise van den Heuvel (eb). Métriques irrégulières, polyrythmie, breaks soudains, harmonies aériennes, bifurcations inattendues : le cocktail est explosif et le public accroche. Sur cette musique riche et complexe, chaque musicien a le loisir d’explorer et d’improviser. Wajdi, en parfaite complicité avec Stéphane, phrase vivement, toujours un peu « en avant ». Sylvain brûle son alto, à la limite du free (« Artemis »), tandis que Shoko timbre avec nuance. Pierre-Antoine s’envole plus d’une fois (« Lindy Effect ») et Louise, véritable bras droit du batteur, serpente avec maestria (« Ipseity »). Le leader, lui, éblouit une fois de plus tout le monde dans un jeu hyper mobile et toujours inattendu. Le public est debout, ce jazz aventureux et exigeant met tout le monde d’accord.

Charles Pasi © Serge Braem

Du blues et du funk.

De son côté, Charles Pasi a rempli le chapiteau. Pour sa seconde venue à Tournai, le bluesman français ne cache pas sa joie ni son enthousiasme. Entouré d’une belle bande d’amis très complices (José Cabrera Montes (keys), Joseph Champagnon (eg), Sébastien Levanneur (eb), Tao Ehrlich (dm)), le chanteur et harmoniciste partage la plupart des titres de son dernier album. Des thèmes qui sentent bon le blues, la soul et le folk, et qui évoquent, avec humour, détachement ou profondeur, des réflexions sur la société (à la Pokey LaFarge), les relations entre hommes et femmes, en anglais ou en français. Éclats poisseux et sales (un peu à la Charlie Musselwhite), voix nasillarde qu’il noie parfois dans son harmonica, il fait monter la température (encore ?). En fin de set, tout le monde échange ses instruments et part en jam improvisée sur un « Goodbye My Friend, See You Again ». À très vite Charles !

What the Funk © Serge Braem

Avant le top act de la journée, What The Funk ? est bien décidé à continuer à entretenir le groove. Sur la scène, le tentet balance avec énergie et enthousiasme de bons vieux tubes de Funkadelic, James Brown, Maceo Parker, Earth, Wind And Fire. À l’avant-plan, Marylène Corro et Pierre-Emmanuel Mudioko se partagent les vocals. Derrière, le band fait claquer les percus (François Berthel, Christophe Lefebvre), rouler les lignes de basse et briller les cuivres (trombone, sax et trompette). Après quelques minutes, de téméraires spectateurs s’avancent au-devant de la scène, commencent à danser et entraînent derrière eux de plus en plus de monde. En attendant que les portes du Magic Mirrors s’ouvrent, la foule, très nombreuse, continue à se trémousser.

Selah Sue © Serge Braem

Le final.

Vers 22 heures, le chapiteau de bois et de miroirs est archibondé. On avait rarement vu autant de monde dans cet espace un dimanche soir au Tournai Jazz. Sous une lumière intimiste, Selah Sue entre sur scène. Elvin Galland aux claviers, à gauche, Stéphane Galland aux drums, à droite, et, à côté de lui, Louise van den Heuvel à la basse électrique. Et puis, derrière, en soutien vocal, les deux merveilleuses choristes Judith Okon et Steph Rugurika. Un band au top qui présente en toute décontraction ce jazz soul dynamité par les beats aussi élaborés que raffinés du batteur. La voix est envoûtante, oscille entre peine et joie. L’émotion se mêle à la danse. Le groupe prend le temps de développer les thèmes, alterne tempos moyens et lents, joue avec le mystère et les silences. Il insère « Blackbird » des Beatles parmi les titres extraits de « Movin’ », l’album du groupe. Oui, un groupe ! Et Selah Sue se plaît à le rappeler. Elle s’y sent bien et libérée. Et cela se ressent. Le public continue de se serrer pour apprécier au mieux ce très beau moment de partage et de bonheur. Ovation.

Peu avant minuit, l’esplanade est encore noire de monde. On se rafraîchit encore un peu et personne ne semble avoir envie de quitter les lieux. Sans doute que chacun fait le vœu de se retrouver l’année prochaine au même endroit pour la quinzième édition.
C’est en tout cas tout ce que l’on peut souhaiter aux organisateurs et aux bénévoles, qui font vivre avec tant de soin ce festival important. On croise les doigts.

Merci à Serge Braems et Olivier Lestoquoit pour les photos.

Un reportage de Jacques Prouvost