Le blues à mi-chemin de la décennie 2020/30

Le blues à mi-chemin de la décennie 2020/30

Le blues a ses fondations au XIXe siècle dans les champs de coton du Mississippi où travaillaient des communautés afro-américaines isolées par l’esclavage et la ségrégation. Cette musique s’est construite sur une histoire douloureuse, marquée par la souffrance, le racisme et l’aspiration profonde à la liberté d’un peuple asservi. À partir de ce contexte difficile, une véritable mythologie s’est développée autour du blues, nourrie de nouvelles allégories et de figures fantastiques associées à des lieux géographiques précis. En font partie les pactes avec le Diable conclus aux croisements des routes, les longs trains de minuit dont la lumière apporte l’espoir aux prisonniers, ou les racines dont la poudre donne chance et puissance. Le héros qui meurt au travail en tentant de rivaliser avec une machine ou les amulettes aux vertus ensorceleuses font également partie de cet imaginaire collectif qui s’est diffusé à travers le monde. Et puis, il y a cette musique lancinante jouée en milieu rural sur des instruments de fortune par des Noirs dont Thomas Jefferson disait « ils ont une oreille très juste pour la mélodie et le rythme et certains peuvent inventer de petits airs. » Des airs qui ont fini par conquérir le monde, inspirant ou nourrissant la plupart des grandes musiques populaires comme le jazz, le R&B, le rock et la pop et même, dans un étonnant retour aux sources, certaines musiques africaines.

De nos jours, le blues s’est affirmé comme un genre musical à part entière, reconnu et intégré dans le patrimoine mondial de l’humanité. En 1977, symbole de son importance universelle, la NASA a même envoyé dans l’espace un morceau de Chuck Berry, basé sur une progression de blues classique en 12 mesures, pour faire connaître la culture de notre planète à de potentiels extraterrestres. En dépit de cette reconnaissance majeure, le genre a subi des revers. A l’exception de Buddy Guy ou de Taj Mahal, les légendes du blues ont quasiment toutes disparu tandis que la jeune génération noire s’est détournée de ce style musical intrinsèquement lié aux stigmates de l’esclavage, du racisme, de la traite et de la misère quand leur communauté était privée de dignité. Au tournant du nouveau millénaire, la chronique sociale et la dénonciation des injustices se sont déplacées vers d’autres formes d’expression musicale, dont principalement le rap urbain qui aborde des thèmes comme les migrations, la discrimination et les séquelles du colonialisme.

Très affaibli et largement absent de la musique populaire contemporaine, le blues n’est pourtant pas mort. De Londres à Buenos-Aires, de Sydney à Stockholm, de Bamako à Tokyo et bien sûr aux États-Unis, des irréductibles continuent à perpétuer la tradition comme on le faisait jadis dans les cabanes en bois du vieux Sud ou dans les bars des ghettos de Chicago ou de Memphis. Il est parvenu à surmonter la désuétude en s’appuyant sur de nouveaux talents, Noirs et Blancs, qui émergent chaque année mais aussi en complémentant les thèmes classiques par de nouveaux sujets socio-politiques en prise directe avec l’actualité. En mêlant racines traditionnelles, influences modernes, collaborations interculturelles et nouvelles technologies, des artistes comme Joe Bonamassa, D.K. Harrell, Shemekia Copeland, Thorbjørn Risager et Christone « Kingfish » Ingram ont assuré la pertinence et la pérennité du genre pour les générations à venir. L’existence aujourd’hui de festivals et de clubs dédiés, de revues et de sites internet spécialisés, et même de divers « Music Awards » qui récompensent chaque année les artistes et albums de blues les plus créatifs, atteste que le genre continue d’évoluer et que s’il n’occupe plus comme hier le devant de la scène, il captive toujours une frange non négligeable du public.

Au fil de la première moitié des années 2020, le blues a continué de faire vibrer les amateurs de musique grâce à des albums remarquables qui témoignent de la pluralité et de la richesse du genre. Voici une sélection de sept disques récents qui incarnent l’essence du blues actuel et reflètent toute la richesse et la diversité de cette musique. L’écoute de ces œuvres suffit à démontrer que, loin d’avoir disparu, le blues continue d’habiter et de toucher profondément le cœur des hommes et des femmes du XXIe siècle. On pourrait ainsi conclure en s’appropriant le titre d’un récent album de Buddy Guy, dernière légende vivante du Chicago Blues, qui clame fièrement : « Ain’t done with the blues ! » En d’autres termes, le blues n’a pas dit son dernier mot !

La vitalité du blues contemporain à travers sept albums essentiels (2020-2025)

Charlie Musselwhite : Look Out Highway (Forty Below Records), 2025

Pour la toute première fois de sa longue carrière, Charlie Musselwhite a amené son groupe de tournée en studio : le guitariste Matt Stubbs, le batteur June Core, le bassiste Randy Burmudes plus Kid Andersen au piano et au Hammond B-3. A part la reprise de « Ready for Times to Get Better », enregistré auparavant par Crystal Gayle, tous les titres sont originaux. Les chorus d’harmonica sont puissants, le chant incisif, les guitares tranchantes et les chansons concises et fort bien tournées, parfois avec humour. Ecoutez entre autres le morceau « Storm Warning », un blues lancinant à propos du retour de “sa Baby” qui annonce l’orage : « J’entends le tonnerre quand elle arrive, la foudre quand elle marche. » L’harmonica et les guitares électriques s’entrechoquent avec la batterie. Le groupe donne l’impression d’être sur scène alors que leur exubérant patron prend les rênes et pousse ses musiciens un peu plus loin. A 81 ans, Charlie Musselwhite n’a jamais sonné aussi fort. Avis de tempête ! Il est de retour en ville !

D.K. Harrell : Talkin’ Heavy (Alligator), 2025

On parle beaucoup de lui et certains le comparent déjà au grand B.B. King. Son premier album (The Right Man, 2023), il est vrai, n’était pas passé inaperçu (lauréat des Blues Music Awards en 2024 – Best Emerging Artist Album) mais celui-ci, son premier pour le label Alligator, a bénéficié de moyens autrement plus importants et ça s’entend. La puissance naturelle de D’Kieran Harrell, qu’il exprime aussi bien à travers sa voix que par sa six-cordes, est mise en relief par des accompagnateurs chevronnés, comme le claviériste Jim Pugh entre autres, et des arrangements de cuivres et de cordes sans oublier quelques choristes et chanteurs pour faire bonne mesure. Du coup, ça explose comme sur le premier titre, « A Little Taste », qui évoque l’énergie incomparable du grand Freddie King dans sa période Stax. Débordant sur la soul et le funk, le reste du répertoire ne démérite pas et de « Life’s Lessons », un slow-blues à la B.B. King, jusqu’au dansant « Into The Room », qui n’est pas sans rappeler les disques R’n’B de George Benson, D.K. Harrell montre qu’il sait tout faire et que si la porte d’entrée à sa musique reste le blues, il a aussi en réserve plein de portes de sortie sur d’autres styles satellites.

Shemekia Copeland : Blame It On Eve (Alligator), 2024

Shemekia Copeland poursuit avec brio sa trajectoire au sein du label dirigé par Bruce Iglauer en sortant un nouvel album époustouflant produit par Will Kimbrough qui continue à l’épauler à la guitare, à l’orgue, à l’écriture des chansons et dans le siège du producteur. Dix compositions originales et deux reprises constituent un répertoire très varié qui va de la ballade langoureuse (« Only Miss You All The Time ») au boogie à la John Lee Hooker (« Tough Mother ») en passant par un blues-rock aux guitares mordantes (« Broken High Heels »). Comme à son habitude, Shemekia a invité divers musiciens comme, entre autres, les guitaristes Luther Dickinson (North Mississippi All Stars) et Charlie Hunter (formidable guitariste de jazz et de fusion), le sorcier de la guitare « lap steel » Jerry Douglas, le chanteur Alejandro Escovedo (en duo sur le très rock « Is There Anybody Up There? ») et Jim Hoke, saxophoniste basé à Nashville où a été enregistré l’album. On notera aussi la participation de la violoncelliste Cara Fox qui amplifie l’atmosphère mystérieuse de « Belle Sorcière », un titre chanté en partie en français avec un bel accent anglophone.  Quant à Shemekia, c’est une chanteuse à la voix puissante, juste ce qu’il faut pour défendre des chansons engagées qui parlent aussi bien du droit des femmes (« Blame It On Eve ») que de la violence urbaine (« Tough Mother »). Avec cet album sans faute, la fille de Johnny Copeland s’affirme aujourd’hui comme l’égérie du blues moderne.

Taj Mahal : Savoy (Stony Plain Records), 2023

Habitué des projets multiculturels, le vétéran Taj Mahal, est revenu en 2023 avec un album différent qui revisite en quatorze titres des standards du jazz liés au mythique dancing de Harlem, le Savoy Ballroom. C’est donc le swing des big bands légendaires, comme ceux de Chick Webb ou de Duke Ellington, qui est à l’honneur mais marqué au fer rouge par la note bleue qui leur confère une couleur particulière. Nat King Cole, Louis Jordan et Lester Young sont d’autres grands noms qui viennent à l’esprit en écoutant ce disque. On y trouve aussi une remarquable version du « Killer Joe » de Benny Golson, un morceau incluant un chouette solo d’harmonica qui est le seul titre du répertoire écrit après la fermeture du Savoy à l’été 1958. Des chorus de saxophone, trompette, flûte, guitare et piano agrémentent ces nouvelles versions remises au goût du jour par des arrangements splendides. La voix rauque et terriblement expressive de Taj Mahal fait le reste en transportant les nouvelles générations au cœur d’une époque révolue où jazz et blues régnaient sur la scène musicale américaine.

Larry McCray – Blues Without You (Keeping The Blues Alive Records), 2022

Adoubé par Joe Bonamassa qui a produit l’album et joue un peu de guitare, Larry McCray a sorti un disque d’une grande intensité. Il suffit d’écouter la seule reprise de l’album, une version brûlante de « Roadhouse Blues » dans laquelle, porté par les nappes d’orgue de Reese Wynans, McCray fait hurler sa guitare à la lune, tordant ses cordes comme le faisait jadis le grand Albert King. Sur « Mr. Easy, » qui est le surnom de Larry, le leader partage ses chorus de guitare avec Joe Bonamassa, ce qui étire le morceau jusqu’à en faire le plus long du disque. Warren Haynes est venu aussi, ajoutant des lignes de slide décisives sur la ballade « Down to the Bottom ». Les arrangements sont riches et variés, plusieurs morceaux étant mis en valeur dans un écrin somptueux de cuivres et de cordes comme dans « Breaking News » dont l’ambiance soul-funk à la Motown n’est pas sans évoquer les Temptations. Enfin, le dernier titre, joué à la guitare acoustique, témoigne dans la simplicité de l’énorme charge émotionnelle que Larry McCray peut transmettre par sa voix. C’est bien l’art du blues qui est ici honoré, à fleur de peau.

Christone « Kingfish » Ingram : 662 (Alligator), 2021

662 est l’indicatif téléphonique du Delta du Mississippi et de Clarksdale, lieu de naissance du bluesman Christone « Kingfish » Ingram. C’est aussi le titre de son second disque pour le label Alligator de Bruce Iglauer qui, dans plusieurs chansons, exprime une approche autobiographique. Enregistrée en cinq jours au studio Ocean Way de Nashville, cette musique suinte le blues par le jeu musclé de guitare et la voix puissante de son créateur. Mais l’enrobage ne démérite pas : le bassiste Glenn Worf qui a joué avec Mark Knopfler, le claviériste Marty Sammon, ambassadeur moderne du Chicago Blues, et le batteur Tom Hambridge, qui est aussi le producteur de l’album, sont des accompagnateurs hors-pairs. Du blues-rock (« Long Distance Woman ») au blues-soul (« Too Young to Remember ») en passant par les ballades humides (« Your Time Is Gonna Come ») et le blues du Delta revitalisé (« That’s What You Do »), Mr. Ingram sait tout chanter et délivre en passant des solos d’anthologie qui rendent la musique vibrante. Un jour, il avait reçu la torche du blues de son mentor Buddy Guy et lui avait juré de ne jamais la laisser s’éteindre. Il a tenu sa promesse : d’ailleurs, 662 a remporté en 2022 le Grammy Award du meilleur album de blues contemporain !

King Solomon Hicks : Harlem (Provogue/Mascot), USA 2020

Né en 1995, “King” Solomon Hicks a pris ses premières leçons de guitare à six ans et a enregistré pour la première fois à 14 ans avec le Cotton Club All-Star Band. Très tôt intégré dans la scène musicale d’Harlem, il s’est produit dès 13 ans avec des artistes tels que Charles Earland et Jimmy McGriff. Sorti en 2020 sur le label Provogue, Harlem est son premier album dont les onze plages, produites par l’ingénieur vétéran aux multiples récompenses Kirk Yano, mettent d’emblée en exergue ses qualités de guitariste, de chanteur et de compositeur. Sur « Rather Be Blind » de Leon Russell, son jeu de guitare avec ses riffs tranchants évoquent la précision et le raffinement d’un Robert Cray. Les deux compositions originales, « 421 South Main » et « Riverside Drive », sont des blues énergiques qui résonnent comme des standards. Le reste comprend des versions modernisées de grands classiques comme « Every Day I Have the Blues » de B.B. King, « Help Me » de Willie Dixon / Sonny Boy Williamson II, et « I Love You More Than You’ll Ever Know » d’Al Kooper / Blood Sweat & Tears. Enfin, on n’oubliera pas de mentionner la sonorité splendide de sa guitare, une « Benedetto GA35 » arborée sur la pochette de l’album, qui contribue au charme de cette musique.

En collaboration
avec le magazine DragonJazz

Pierre Dulieu