Laurent Doumont : pousse-café

Laurent Doumont : pousse-café

Six ans après « L’Americano », Laurent Doumont sort « Meanwhile » en quartet augmenté sur plusieurs pièces et avec uniquement des compositions originales. L’occasion d’une conversation sur ce nouveau projet.

Laurent Doumont © Robert Hansenne

« J’avais plusieurs projets en tête, et c’est finalement celui-ci qui est sorti. »

Pourquoi tant de temps, avant un deuxième album ?

Laurent Doumont : Mais parce qu’il faut du temps pour le faire. Il y a eu deux ans de Covid aussi, où les choses n’étaient quand même pas accélérées. Puis il faut un peu de temps, et le courage de faire un disque. Parce que c’est un gros investissement, c’est beaucoup de temps, beaucoup d’émotions aussi. Et puis j’aime bien faire vivre mes projets assez longtemps. L’album précédent est sorti en 2019, et j’étais dans mon élan de tournée. Et puis, un an plus tard, en mars 2020, on a été tous à l’arrêt. Et donc j’ai eu pas mal de concerts qui ont été reportés, à bien plus tard. Et puis j’avais plusieurs projets en tête, et c’est finalement celui-ci qui est sorti. C’est aussi un projet de compositions, ce qui n’était pas le cas du précédent qui était uniquement des reprises. Dans ce cas-ci, les compositions sont le noyau dur qui est vraiment venu pendant cette période de COVID. C’était l’occasion de se remettre un peu à plus de pratique de l’instrument, écrire des morceaux, et voir l’avenir un peu plus loin.

« Maintenant que l’album est sorti, certains organisateurs me demandent de venir en sextet, ce qui ne me déplaît pas. »

C’était vraiment des morceaux écrits pour ce groupe-là ?

L.D. : Il y avait l’idée vraiment d’un quartet, et puis pour le disque, je me suis dit, je mettrais quand même bien un petit peu d’orgue sur tel et tel morceau, parce qu’ils ont quand même un côté soul. Et puis sur d’autres morceaux, j’entendais une trompette, et donc j’ai pris deux invités sur le disque, mais qui ne jouent que sur quelques morceaux. Maintenant que l’album est sorti, il y a certains organisateurs qui me demandent de venir en sextet, ce qui ne me déplaît pas.

Le versant soul est toujours un peu présent.

L.D. : Le côté soul, évidemment, avec l’orgue Hammond, c’est quelque chose de naturel. Sur quelques morceaux, il y a tout de même un côté années 60.

Et il y a donc la trompette aussi sur quelques titres.

L.D. : Il y a un morceau, « Mister BZ », qui est un blues mineur, et c’est vrai que celui-là, je l’ai joué souvent en quartet, mais avec la trompette, il prend un côté soul jazz, un peu Horace Silver, Cannonball Adderley.

Laurent Doumont © Robert Hansenne

Il y a le côté cinématographique dans pas mal de thèmes.

L.D. : Il y a une référence au film « Bullit », c’est marrant. Je l’avais appelé « Bullet », parce que ça partait comme une balle. Et puis je me suis dit que quand j’irai jouer à Liège, ils me diront « bullet sauce tomate, sauce lapin » ! J’ai pensé à ce film et je me suis souvenu qu’il y avait une superbe poursuite de voitures. J’adore Steve McQueen en plus, ça m’avait marqué quand j’étais gamin. D’où son nom, en hommage à l’inspecteur Bullitt.

Il y a une autre référence au cinéma avec « My Left Foot ».

L.D. : En fait, c’est un petit clin d’œil au film avec Daniel Day-Lewis. Mais « My Left Foot », c’est aussi parce que j’ai des problèmes aux terminaisons nerveuses du pied gauche. J’ai beaucoup travaillé pour ça, et maintenant ça va beaucoup mieux. Et le morceau, je ne sais pas si tu as remarqué, il est en 7-4, ou en 7-8, et le thème est joyeux. C’est un peu une manière d’exprimer qu’on peut être joyeux en claudiquant un petit peu. « Carpe Noctem », c’est assez nouveau aussi et joyeux, Carpe Diem, tu connais ?

Oui. Ce titre est l’occasion d’un superbe solo d’Olivier Bresson.

L.D. : D’Olivier, oui. C’est un complice de musique depuis… Je crois que c’est un des premiers trompettistes avec qui j’ai joué en section. Et on joue en section depuis 30 ans, au moins. Dans le premier groupe, il y avait un autre trompettiste, puis j’ai fait venir Olivier pour des concerts et ça a marché tout de suite. On a une expérience ensemble et ça marche directement. C’est aussi un ami très proche, avec qui on a passé pas mal de nuits dehors, quand on était plus jeunes. On s’est vraiment calmé, mais on a passé beaucoup de nuits à zoner tous les deux, tous les trois d’ailleurs, avec Alain Paliseul. C’est un peu un hommage à Olivier, ce morceau qui lui est dédié et aux nuits qu’on a passées ensemble : « Carpe Noctem ». Je trouve qu’il mériterait d’être un peu plus mis en avant comme il l’est dans ce morceau-ci. Il joue toujours, je crois, avec Daniel Romeo. Il a enregistré avec Olivier Colette. Il fait aussi beaucoup d’orchestre et de la pop. Il joue depuis des années avec Bernard Lavilliers.

Ensuite, il y a « Mister BZ ».

L.D. : C’est un morceau que j’ai dédié à Bart Zegers. Bart est un contrebassiste avec qui j’ai un peu joué. Et on s’est retrouvé ensemble dans un spectacle qu’on a joué à Paris. Juste à la fin de la tournée, après le dernier concert, il est décédé. C’est un morceau que j’ai composé il y a longtemps. Il y a un petit jeu de mot aussi : « Mister BZ », c’est un blues mineur. Et Coltrane avait écrit « Mister PC » pour Paul Chambers, qui était son bassiste.

Toujours dans les hommages, ou les références, il y a « Naama », ça a un lien avec le « Naïma » de Coltrane?

L.D. : Non, pas du tout. J’y ai pensé après. « Naama », c’est un morceau que j’ai dédié à Naïma Levy. C’était une des otages israéliennes à Gaza. Et il se trouve que c’est la fille d’une amie de gens que je connais. Sa disparition temporaire, parce qu’elle a été libérée depuis, m’avait beaucoup touché, dans la famille aussi, elle a à peu près l’âge de ma fille. Donc c’est en pensant à elle que j’ai écrit ce morceau.

« Dans les instrumentistes, personne ne m’a vraiment bouleversé ces dernières années. »

Laurent Doumont © Robert Hansenne

Quand on est saxophoniste, est-ce qu’on a des influences de l’ancien ou du contemporain ? Chris Potter, Joe Lovano… ?

L.D. : Ce sont deux exemples que tu prends, mais Chris Potter et Joe Lovano, ont vraiment été des influences pour moi. Joe Lovano, je l’ai rencontré ici en Belgique, et à New York. Chris Potter, j’ai pris quelques cours avec lui quand j’étais à New York. Lui, ça a été vraiment une grosse influence. Après, je reste très influencé par les musiciens des années 50 et 60. Je ne sais pas si ça se voit de chez toi, mais il y a une grande photo de Sonny Rollins là derrière (l’entretien avait lieu en zoom – NDLR). Je suis influencé par cette époque-là, mais pas seulement par les saxophonistes ou les instrumentistes, beaucoup aussi par la musique d’aujourd’hui. Vraiment, dans ce disque-ci, c’est un peu plus jazz et un truc un peu plus traditionnel, même si j’ai mis des petites mesures asymétriques par-ci, par-là. Moi, une de mes grandes influences, c’est Prince, par exemple. J’écoute aussi pas mal de rap d’aujourd’hui, la soul, l’électro. Dans les instrumentistes, personne ne m’a vraiment bouleversé ces dernières années. Pour moi, mes héros les plus contemporains, c’est Chris Potter, Chris Cheek. Joshua Redman, Branford Marsalis. Dans l’école un peu plus lointaine, je penserais aux frères Adderley. Hank Mobley m’a beaucoup influencé aussi. Il y a ce disque « Soul Station », où il joue une espèce de blues super cool, tout à l’air complètement couler de source. C’est un discours tellement naturel.

Une chose qui m’a frappé dans le texte de pochette, c’est la référence à François Louis.

L.D. : C’est quelqu’un avec qui je travaille depuis longtemps. Maintenant, ses produits ont fait le tour du monde et on trouve des ligatures et des hanches de François Louis sur tous les sites internet de musique. Il a des becs qui sont fabriqués mais qu’il retouche toujours manuellement. Il fournit du bon matériel et il m’a aussi appris plein de choses sur le son. Le son que j’ai aujourd’hui, je le dois non seulement à ses becs mais aussi à nos conversations, quand il m’explique la circulation de l’air… Je me sers aussi de ces concepts avec mes élèves pour essayer de comprendre comment l’air circule dans un saxophone et où on peut avoir un son puissant sans trop se fermer. Beaucoup de saxophonistes, notamment un de mes profs à l’époque, Erwin Vann, avait un bec de François. J’adorais le son d’Erwin.

Le disque est là, il y a des dates ?

L.D. : Il y a des dates, oui. Je suis encore en train de remplir l’agenda, donc si des programmateurs lisent ceci, ils peuvent m’appeler. Il y a 9 ou 10 dates qui sont prévues elles sont annoncées sur mon site et sur Facebook. Il y a la sortie le 6 février à Saint-Gilles, à la Tricoterie, on sera en sextet. Ensuite, il y a au Jazz Zolder le 27 février. Alors le 16 avril à la Posterie à Courcelles. Le 20 juin au Music Village. Et le 25 juillet au Festival de Dinant. Peut-être aussi un chouette podium au Bruxelles Jazz Weekend.

Toutes les date sur le site Concerts – LAURENT DOUMONT

Meanwhile
Laurent Dumont
Soul Embassy

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin