IWD #3 Ornella Noulet (Saxophone) (JazzMania, Belgique)

IWD #3 Ornella Noulet (Saxophone) (JazzMania, Belgique)

Le groupe Ola Tunji et particulièrement sa saxophoniste, Ornella Noulet, ont attiré l’attention des amateurs de jazz ces derniers mois. De quoi susciter l’intérêt du label W.E.R.F. et aiguiser notre curiosité.

On te connaît encore mal, même si ça risque de changer. Veux-tu bien te présenter, nous parler de tes origines, de ton parcours musical ?

Ornella Noulet : Je suis française, je suis originaire de la banlieue parisienne. J’ai vingt-quatre ans. J’ai commencé à jouer du saxophone à l’âge de sept ans, au conservatoire des Lilas. Avant cela, il y avait l’éveil musical, j’avais essayé plusieurs instruments mais le saxophone s’est imposé. A l’âge de dix-sept ans, je suis entrée au conservatoire de Paris. Là-bas, j’étudiais avec Pascal Gaubert. J’ai ensuite rejoint le conservatoire régional où j’ai eu comme professeur Jean-Charles Richard. Et enfin, j’ai passé le concours au conservatoire de Bruxelles où j’ai été admise. Je suis actuellement dans la classe de Jeroen Van Herzeele.

« Bruxelles est une ville très cosmopolite, ce qui attire pas mal de monde et nourrit la musique qu’on y joue. »

Ornella Noulet © France Paquay

Il y a pas mal de musiciens français qui sont passés par le conservatoire de Bruxelles. Comment expliques-tu cela ?

O.N. : Oui, c’est vrai. Les échos qui nous parviennent en France sont très bons. Bruxelles est une ville très riche culturellement. Il y a aussi une question de mentalité. Les Belges sont plus « ouverts » dans la culture que les Français. C’est une ville très cosmopolite aussi, ce qui attire pas mal de monde et nourrit la musique qu’on y joue.

Tu veux dire dans les méthodes d’apprentissage ?

O.N. : Oui. Mais aussi au niveau de l’esthétique. Encore une fois, je trouve que la scène belge est plus ouverte que la scène française… Je vais me faire des ennemis ! (rires) Mais c’est ce que je pense.

« J’aimais énormément le son de Coltrane, mais je ne comprenais rien à son vocabulaire, à son phrasé. »

Quels sont tes premiers émois musicaux ? J’ai un peu de mal à imaginer l’évolution que tu as pu connaître pour en arriver à Coltrane. Ou plus précisément les chemins qu’une jeune fille (ou un jeune musicien) emprunte pour arriver à Coltrane. Et pourquoi lui ?

O.N. : Comme bien souvent, les premiers émois sont liés à la famille. Mon père n’écoute pratiquement que de la musique afro-américaine. Depuis que je suis toute petite, j’entends beaucoup de gospel, de la soul, du funk… Les années septante en particulier. Je pense que ça m’a fortement influencée dans mes goûts musicaux. De plus, j’ai aussi pratiqué la danse. J’associais ce que mon père écoutait à des mouvements corporels. Je n’ai découvert le jazz qu’à l’âge de quatorze ans. Avant cela, je ne savais pas ce que c’était. Et je peux te dire que dans un premier temps, je n’ai pas aimé ! Il m’a fallu une année pour commencer à en comprendre le fonctionnement. Jusqu’alors, je n’avais aucun outil pour le faire. Je me sentais un peu abandonnée avec mon saxophone…

Coltrane, je l’ai découvert avec l’album « Ballads ». Idem : je n’ai pas directement accroché. J’aimais énormément le son de son saxophone, mais je ne comprenais rien à son vocabulaire, à son phrasé. Je n’avais pas la compréhension intellectuelle nécessaire pour que ça me plaise. Je pense que c’est le cas pour beaucoup de jeunes musiciens. La musique de Coltrane semble insaisissable quand tu es un adolescent.

C’est quand je suis arrivée à Bruxelles et que j’ai rencontré ceux qui sont devenus mes amis et avec lesquels nous avons formé Ola Tunji que j’ai replongé dans le bain du jazz. Mais par d’autres chemins, par une voie plus spirituelle. Alors oui, j’ai ressenti un profond attachement au jazz. Je m’y suis identifiée, émotionnellement. A partir de ce moment-là, j’ai cherché à comprendre davantage cette musique, à l’étudier, à m’éduquer.

Ola Tunji © Robert Hansenne

Cela veut-il dire que tous les membres du quartet Ola Tunji sont « branchés » Coltrane ? Y a-t-il d’autres centres d’intérêt ?

O.N. : Oui, nous sommes fans de Coltrane. Mais attention, ce qui est aussi propre à Coltrane, c’est que sa musique ouvre la voie vers les autres. C’est une idée préconçue de penser qu’il existe un sectarisme Coltrane. Au contraire, c’est un tout ! Tout est là, tout a sa raison d’être…

L’ouverture, mais aussi le travail sans doute ?

O.N. : Oui, on ne peut accéder à ce niveau-là sans un énorme travail, sans une grande discipline.

Rappelle-nous d’où vient la référence à « Ola Tunji ».

O.N. : En fait, c’est le nom du dernier enregistrement live de Coltrane. Il porte le nom du dernier club dans lequel il a joué. Il s’agit en fait d’un centre culturel new-yorkais qui lui-même tire son nom de celui du percussionniste nigérian Babatunde Olatunji.

« J’ai aujourd’hui la prétention de penser que je suis dorénavant capable de devenir professionnelle. »

J’ai l’impression que l’année que tu viens de passer aura été cruciale au niveau de ta carrière. As-tu pris conscience que tu exercerais dorénavant le métier de musicienne ?  

O.N. : Le désir de vivre de la musique est présent en moi depuis que j’ai dix-sept ans. Je suis venue à Bruxelles pour devenir une musicienne professionnelle, c’est clair. En fait, durant cette dernière année, j’ai surtout pris confiance en moi. J’ai aujourd’hui la prétention de penser que je suis dorénavant capable d’y arriver. (sourire)

Ton groupe Ola Tunji s’est fait un nom, particulièrement en Flandre où vous avez été invités dans de gros festivals (Gand et Bruges).

O.N. : Gand, c’était un tremplin. Un moment très clivant pour le groupe. Nous avions sorti un EP en 2024, que nous avons fait parvenir au patron du label W.E.R.F., Benny Claeysier. Il l’a beaucoup apprécié, ce qui nous a permis de mettre des choses en place, notamment l’inscription à ce tremplin qui nous a permis de mieux nous faire connaître.

Vous y avez reçu un prix ?

O.N. : Oui, les prix du public et du jury… Ce qui nous aide bien et nous donne des moyens pour enregistrer chez W.E.R.F. Notre EP ressortira au mois d’avril en vinyle puis nous entrerons en studio pour enregistrer un album qui devrait sortir au mois d’octobre. Ces prix nous ont fait énormément de bien. Simplement le sentiment que nous pouvons toucher les gens avec notre musique, c’est très fort !

Ornella Noulet © France Paquay

Ce soir (l’interview a été enregistrée au mois de janvier à Liège, au Cercle du Laveu), tu joueras en duo avec Egon Wolfson, le batteur d’Ola Tunji. Cela veut-il dire que nous nous trouverons davantage encore dans l’improvisation, le free-jazz ?

O.N. : J’adore le free-jazz. Cette musique fait aussi partie intégrante de la musique de Coltrane. Il en est l’un des innovateurs, si ce n’est l’un des créateurs. L’histoire du free-jazz est immense, il y a plein de choses à découvrir, à étudier. L’héritage est très important au niveau de l’art, au niveau de ce que cette musique a apporté aux autres genres musicaux. Il y a aussi une dimension politique à laquelle je suis attachée. Il y a dans le free une force libératrice, une opposition au fascisme. Je suis une femme, je proviens d’une banlieue, d’une famille prolétaire. Je me sens très impliquée dans le combat contre l’oppression, pour la lutte pour la sauvegarde de nos droits. J’estime que j’ai moi aussi un rôle à y jouer.

« Il arrive encore que je reçoive des remarques déplacées sur ma façon de jouer ou sur mon physique. En tous cas, des remarques que l’on ne se permettrait pas d’adresser à un homme. »

Quelle est ton expérience personnelle en tant que jeune femme évoluant dans le milieu du jazz ?

O.N. : Il y a beaucoup de choses que je souhaite exprimer. Je trouve que c’est important. Avec la reconnaissance dont je bénéficie aujourd’hui, je peux affirmer que ça va mieux… Mais il arrive encore que je reçoive des remarques déplacées à la fin d’un concert. Sur ma façon de jouer ou sur mon physique. En tout cas, des remarques que l’on ne se permettrait pas d’adresser à un homme.

Ornella Noulet © France Paquay

Ta façon de t’habiller, peut-être ?

O.N. : Oui. Les remarques fusent si je mets une jupe. Si bien que j’ai eu tendance à un moment donné à me masculiniser. Sur scène, je porte des vêtements amples afin qu’on ne voie pas mes formes, je me maquille peu. A une certaine époque, je me négligeais un peu même, en quelque sorte pour me confondre parmi les autres musiciens. Je voulais être vue comme les autres, des musiciens masculins en grande majorité.

« Le pire, c’est de ressentir qu’on ne se trouve pas à notre place. J’ai ressenti cela pendant énormément d’années. »

Le milieu du jazz, c’est aussi les jams… Comment considère-t-on une jeune fille qui arrive avec son saxophone ?

O.N. : Je peux te dire que j’ai vécu de très mauvaises expériences. A Paris notamment. Débuter en étant une jeune femme, c’est très difficile. Cruel parfois… On se sent seule, on ne s’identifie pas à grand monde et parfois, on se sent même en insécurité. Le pire, c’est de ressentir qu’on ne se trouve pas à notre place. J’ai ressenti cela pendant énormément d’années.

Il a donc fallu que tu t’accroches…

O.N. : Oui. Il a fallu aussi que je me rebelle contre les institutions, contre des professeurs issus d’une autre époque, d’autres générations. Au bout du compte, cela nous coûte une énergie que nous dépensons plus que les hommes.

Tu me dis que ça s’arrange un peu mieux à présent. On peut constater qu’en ce moment, d’autres jeunes musiciennes arrivent en Belgique sur la scène du jazz, comme Alejandra Borzik, Adèle Viret et d’autres encore. Est-ce que vous abordez ce sujet délicat entre vous ?

O.N. : Oui, bien sûr. On forme une vraie communauté et c’est très utile. Il y a beaucoup de solidarité entre nous. On se soutient. J’ai beaucoup d’espoirs par rapport à cette jeunesse-là. Dans notre génération finalement.

Ornella Noulet © France Paquay

Quels sont tes vœux pour 2026 ?

O.N. : Je souhaite être en paix avec ce que je réalise. Partager de bons moments entre amis, voir ma famille. Et surtout toujours accorder le même amour à la musique. Mais ça, je n’en doute pas ! (sourire)

Une publication
JazzMania (Belgique)

Propos recueillis par Yves Tassin (JazzMania)
Cet article est publié simultanément dans les magazines européens suivants, à l’occasion de « Milestones », une opération de mise en avant de jeunes musiciennes de jazz : Citizen Jazz (Fr), JazzMania (Be), Jazz’Halo (Be), Jazz-Fun.de (De), Donos Kulturalny (Pl), In&Out Jazz (Es), London Jazz News (Gb) et Meloport (Uk).