Sal La Rocca : L’accord parfait

Sal La Rocca : L’accord parfait

Le dernier album de Sal La Rocca est sorti en 2008, une longue absence comblée aujourd’hui par la sortie du très réussi « Consenso ».

SLR5 ©Jean-Pierre Goffin

« C’est une urgence, mais qui n’est pas programmée. Elle vient quand elle vient. »

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de faire un nouvel album ? Des nouvelles compositions ?

Sal La Rocca : A un moment donné, il y a comme une urgence comme ça de, entre guillemets, créer de nouveaux horizons. Et aussi, ça se partage. Je veux dire, ça ne se fait pas tout seul. Il faut partager ça avec les autres musiciens. C’est une urgence, mais qui n’est pas programmée. Elle vient quand elle vient.

Ça prend du temps pour composer un album complet ?

S.L.R. : Oui. Ça met beaucoup de nuits aussi. Parce que, en ce qui me concerne, je compose souvent le soir, voire la nuit, parce que tout est calme, tout le monde dort. Et du coup, on est moins distrait par les tumultes de la vie. Donc, on est mieux concentré.

Sal La Rocca © Robert Hansenne

Et on a déjà en tête les partenaires avec lesquels on va jouer ?

S.L.R. : Quand on compose, on ne compose pas tout d’une traite. Un morceau un jour et puis un morceau un autre jour. On reprend peut-être une composition qui est plus ancienne qu’on modifie. On remet à jour. Et puis après, en effet, on réfléchit à qui, quoi et comment d’après ce qu’on a écrit. Comme je joue avec pas mal de gens, je sais avec qui ça pourrait et avec qui ça ne pourrait pas fonctionner, ou qui serait intéressé ou qui ne serait pas intéressé.

 Et le groupe a été rôdé pendant une tournée ?

S.L.R. : En fait, j’ai fait un peu à l’envers de ce qu’on fait d’habitude. C’est-à-dire qu’en général, on enregistre et puis après, on fait des tournées. C’est une espèce de carte de visite et c’est plus facile pour avoir des festivals ou quoi que ce soit. Mais ce groupe a commencé juste à la période du Covid. Il y avait le Marni qui faisait des séances « intramuros » : on pouvait aller au Marni et répéter pendant une semaine, tous les jours. Donc, c’était l’occasion pour moi de mettre ça en œuvre. Et en même temps, j’ai enregistré des teasers.

J’ai invité des gens pour enregistrer, pour filmer. Et c’est parti comme ça. Et puis après, j’ai proposé ça aux Lundis d’Hortense et on a eu la tournée. Donc, on a eu pas mal de concerts avant le CD. Ce qui fait que le résultat positif, c’est que quand on arrive au studio, on n’a plus trop à réfléchir.

Igor Gehenot, c’est quelqu’un qui faisait partie de ton entourage pianistique, de la même façon que Pascal Mohy l’a été aussi.

S.L.R. : On avait commencé un trio avec Noam Israeli. C’est un Israélien qui était venu s’installer ici il y a quelques années, qui est parti maintenant aux États-Unis. Et on a continué avec Umberto Odone. C’était déjà le trio de base. Et puis, j’ai juste rajouté deux souffleurs.

Phil Abraham n’est pas un nouveau dans l’équipe, puisqu’il a déjà enregistré sur ton album « Shifted ».

S.L.R. : Oui, et comme j’étais satisfait, même plus que satisfait, je lui ai redemandé de partager l’aventure avec moi.

C’est aussi un musicien qui est dans ton optique de la musique de jazz très straight.

S.L.R. : Oui, tout à fait. Aussi, on se connaît depuis plus de 40 ans. Depuis la fin des années 80, on était déjà sur la route ensemble. Donc, j’ai pensé à lui parce qu’il y a l’amitié et aussi le fait que ce soit un très grand musicien.

« Consenso, ça voudrait dire consensus. Par exemple, si tous les pays du monde pouvaient s’accorder un peu mieux. »

Sal La Rocca © Robert Hansenne

Le titre de l’album « Consenso », c’est aussi le titre d’un des morceaux de l’album. Est-ce que cela a une signification bien particulière ?

S.L.R. : Oui. « Consenso », ça voudrait dire consensus, ça veut dire aussi accord. Par exemple, si tous les pays du monde pouvaient s’accorder un peu mieux qu’aujourd’hui… C’est un peu dans ce sens-là. Et aussi, ça veut dire convergence. D’où la pochette avec les arbres qui convergent vers un point. Et en même temps, on va tous dans le même chemin pour réunir, pour parler, pour jouer. C’est un sens très large, en fait.

Ce qui est un peu symbolisé aussi par l’unisson qu’il y a dans le thème.

S.L.R. : Exactement.

Ensuite, il y a un morceau qui est un hommage à Chris Joris.

S.L.R. : Chris, je le connais depuis de nombreuses années. Mais ça fait maintenant presque dix ans qu’on s’est rapprochés. Il m’engage assez souvent dans ses projets. Et c’est parti comme ça. Et en plus, c’est quelqu’un que,humainement, j’aime beaucoup. On s’est vraiment liés d’une grande amitié et d’un grand respect. Et donc, c’est quelqu’un qui m’a marqué et qui me marque encore. J’avais envie d’écrire un morceau pour lui.

 « Ritornello » est bien dans l’esprit de la musique italienne. Est-ce que tu es toujours influencé par tes origines italiennes dans ce que tu écris ?

S.L.R. : Pas en général. Mais là, disons que j’y ai vraiment donné un clin d’œil. Je me souviens quand j’étais petit, par exemple, quand j’avais 6 ou 7 ans, quand on allait dans les mariages, il y avait toujours un orchestre de bal. Et on m’invitait souvent à chanter. Je chantais toutes les tarentelles italiennes déjà à cet âge-là. Donc, c’était dans un coin de mon esprit. C’est un clin d’œil à mes origines. Mais comme tu peux l’entendre, ce n’est pas vraiment une tarentelle. C’est modernisé, une parodie, quelque part.

 Ensuite vient « Song for RB ». C’est Richie Beirach.

S.L.R. : Oui, c’est Richie Beirach. C’est surtout par le biais de Steve Houben que je l’ai connu :

il m’a donné l’occasion de jouer avec Richie Beirach au Festival de Liège, notamment. Oui, c’était au Palais des Congrès à l’époque. Et on a rejoué après dans le sud de la France. Donc, ça m’a inévitablement marqué. C’est un morceau plutôt triste.

« Je ne suis pas du genre à me mettre en avant. J’aime bien me fondre dans la basses (sic) »

Sal La Rocca © Robert Hansenne

Je remarque que c’est le premier morceau de l’album où il y a un solo de contrebasse. C’est assez curieux parce qu’en général, le contrebassiste, dans ses disques, il se met en avant. Ce n’est pas tellement dans ton ADN.

S.L.R. : Oui, tu peux le remarquer, même dans les autres albums. C’est un band, quoi. C’est un groupe et je garde ma place d’accompagnateur et de temps en temps, évidemment, je fais un solo ou deux. Mais je ne suis pas du genre à me mettre en avant en général. J’aime bien me fondre dans la masse. (Sal commet alors un lapsus qui a tout son sens : « J’aime me fondre dans la basse »- NDLR)

« Forgotten Life » est une composition dédiée.

S.L.R. : Oui, c’est pour ma belle-mère. Enfin, feu ma belle-mère. Elle est décédée de la maladie d’Alzheimer. C’était quelqu’un que j’appréciais beaucoup. Je ne sais pas si tu as remarqué, dans ce morceau-là, il n’y a pas de solo, c’est juste deux fois le thème parce qu’elle me disait : « Moi j’adore le jazz, mais je n’aime pas quand on improvise ».

Le dernier, « Not Rated », le titre est un peu humoristique.

S.L.R. : Oui, tout à fait. Il arrive à la fin du disque, c’est presque « prière de ne pas juger ce qu’on vient de faire ». Je l’ai mis vraiment à la dernière minute, ce morceau. Je n’étais pas très content de la façon dont on l’a joué… Et puis finalement, on l’a repris, on l’a un petit peu enrobé d’un meilleur son, on l’a un peu retravaillé. Et puis finalement, je l’ai mis.

En dehors de cet album qui est très personnel, quelle est ton activité musicale ces derniers temps ?

S.L.R. : On est pour le moment très fort occupé avec le trio d’Igor. Il a fait un CD qui va sortir en avril, je crois, qui s’appelle « Shining Face ». Et puis, on a une tournée des Lundis d’Hortense au mois de mai. Donc ça va me prendre pas mal de temps. Et puis, il y a des « one shots », comme on dit. Et puis, il y a pas mal de groupes. Il y a le quartet de Phil Abraham avec qui on va enregistrer un nouveau disque au mois de mai. Donc, oui, il y a quand même du pain sur la planche.

Et des concerts avec ton quintet ?

S.L.R. : Il y a le Music Village. Il y a L’An Vert, bientôt. Et le Pelzer Jazz Club, mais beaucoup plus tard, au mois de septembre.

Sal La Rocca © Robert Hansenne

Des clubs liégeois qui te sont chers.

S.L.R. : Le Pelzer, j’ai une histoire évidemment très personnelle parce que j’y étais dans les années 80. J’ai très bien connu Jacques Pelzer. On s’est côtoyés tous les jours pendant des années.

C’est un endroit qui me rappelle évidemment pas mal de choses. L’An Vert est un endroit vraiment chaleureux avec une très belle écoute, une très belle acoustique, un très bon piano. Enfin, il y a tout ce qu’il faut… Et le spaghetti !

SLR5 – Sal La Rocca 5tet
Consenso
Pavane Jazz

Concerts :  sallarocca.com

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin