Steve Tibbetts / Quentin Dujardin : les artisans du son #2

Steve Tibbetts / Quentin Dujardin : les artisans du son #2

Nous en étions sûrs, ces deux guitaristes-là devaient se rencontrer. Au lendemain de la sortie de l’album de Steve Tibbetts (« Close », ECM) et à la veille d’une tournée « Saison orange » que Quentin Dujardin s’apprête à accomplir, nous les avons mis face à face pour une (très) longue discussion… On vous propose de découvrir aujourd’hui la fin de cette conversation (la première partie a été publiée le mercredi 8 avril – jazzmania.be – Partie 1).

Quentin Dujardin © France Paquay

« Je me considère comme un voyageur qui emporte sa guitare avec lui pour mélanger les sons avec les musiciens que je rencontre » (Quentin Dujardin)

Autre sujet : vous êtes tous les deux catalogués « jazz ». Or, je ne pense pas que vous soyez vraiment des musiciens de jazz. Qu’en pensez-vous ?

S.T. : Je le perçois, Quentin a voyagé dans le Nord de l’Afrique. Je l’entends dans sa musique. Je perçois le Maroc. Vous ne pouvez pas effectuer ces voyages sans être affecté. C’est tout à fait différent que de rentrer d’un voyage et, une fois à la maison, d’essayer de créer quelque chose qui s’en inspire. Ça fait juste dorénavant partie de votre monde. La même chose m’est arrivée lorsque je vivais à Bali, en Indonésie puis plus tard au Népal. Je m’y suis habitué aux musiques cycliques, répétées…  Personnellement, je n’ai pas grandi en écoutant du jazz. Il faut d’ailleurs que je vous raconte cette anecdote à ce sujet : il y a bien longtemps, j’ai exercé une activité de DJ pour la radio publique du Minnesota. Je travaillais pour Leigh Kamman, une véritable encyclopédie du jazz. A ses côtés, j’ai beaucoup découvert : Ellington, Chick Webb, Ray Brown et tant d’autres. C’était incroyable ! Parfois, à trois heures du matin, je pensais qu’il n’existait aucune autre musique valable dans le monde que celle de Duke Ellington. C’est ainsi que mon éducation s’est faite. En vérité, j’ai bel et bien grandi aux sons du rock et du folk.

Ton opinion Quentin ?

Q.D. : C’est en effet ce que j’entends dans la musique de Steve. En ce qui me concerne, je ne me préoccupe pas trop de savoir si je suis repris du côté scène jazz ou folk. Je me considère comme un voyageur qui emporte sa guitare avec lui afin de mélanger les sons avec les musiciens que je rencontre. Quand vous voyagez, comme Steve l’a fait, et quel que soit le continent où vous vous trouvez, c’est le son qui importe. C’est cela qui compte, pas l’endroit où on souhaite vous cataloguer.

S.T. : J’ai aussi travaillé dans un magasin de disques. Et je me souviens qu’on ne savait pas où classer Meredith Monk. Idem ensuite pour la « New Serie » d’ECM qui comprenait Arvo Pärt ou Gidon Kremer. Quand Manfred (Eicher – NDLR) a su qu’on classait ces disques-là dans le rayon jazz, il s’est fâché (rires).

Quentin Dujardin © Manu Delen

« Tous les jours, nous travaillons avec nos deux mains, à la manière d’un artisan » (Quentin Dujardin)

Pour ma part, j’apprécie quand on fusionne les genres : jazz et rock, jazz et hip-hop. Ou bien jazz et musiques du monde… Je trouve que Quentin n’enferme pas sa musique dans un carcan…

S.T. : Je savais qu’on allait te poser cette question Quentin ! Où te situes-tu ? Est-ce du jazz ? Dans ta musique, il y a beaucoup de guitare classique… J’ai lu que tu as beaucoup étudié la musique classique.

Q.D. : J’aime le son de la guitare, tout particulièrement celles qui sont équipées avec des cordes en nylon. J’ai joué énormément de la guitare à l’église, nous chantions en famille. Mon père était organiste, ce qui nous a permis d’avoir cette résonance-là dans l’oreille. Cela m’offre une séance de méditation, comme quand je t’écoute. Ce n’est pas tellement l’instrument en tant que tel qui compte, mais bien le son qu’il dégage.

S.T. : Tu joues probablement avec une guitare spéciale…

Q.D. : Je joue avec une très bonne guitare classique que je me suis procurée chez un luthier allemand. L’aspect le plus important pour moi, c’est la sensation tactile, le toucher. Je pense que nous sommes vraiment les dépositaires du son. C’est totalement différent du piano ou d’un autre instrument. Il faut veiller au son car il reflète notre univers, la façon dont on considère la vie, dont on la perçoit, dont on la partage. Tous les jours, nous travaillons avec nos deux mains, à la manière d’un artisan. C’est de l’artisanat, tu comprends ?

S.T. : Oui !

Q.D. : C’est pour cela que je ne songe pas par exemple à utiliser des effets. Je pense à la création du son avec mes deux mains.

Steve Tibbetts © Diane Waller – ECM-Records

« Ma guitare est une très vieille amie. Ce n’est pas une très bonne guitare, mais je la connais sur le bout des doigts. » (Steve Tibbetts)

Tu joues toujours de façon acoustique. Sans amplification sur la guitare ?

Q.D. : Non, pas tout à fait. Je procède de la même manière que Steve : j’amplifie aussi ma guitare avec un pickup (un capteur – NDLR) dans la guitare. Pour une autre guitare, j’utilise des pickups séparés pour la basse. Comme toi Steve. Tu pourrais expliquer ton processus, nous faire une démonstration ?

S.T. : (il empoigne sa guitare douze cordes et s’explique en jouant – NDLR) J’amplifie simplement les enregistrements. Ces boucles-ci datent de 1979. Chaque corde produit une autre série de samples… Finalement, c’est comme si je disposais d’un orchestre instantané. Et si je suis à court d’idées, ma guitare peut prendre le relais. Cette guitare est une très vieille amie. Ce n’est pas une très bonne guitare, mais je la connais sur le bout des doigts. Et comme le dit Quentin, il y a une résonance intérieure. Tiens, je me suis toujours demandé à quoi pourrait ressembler le son d’une guitare douze cordes nylon… Waouw !

Q.D. : Je n’ai jamais vu un instrument de ce type.

S.T. : J’ai aussi essayé de jouer avec une guitare fretless. Et toi ?

Q.D. : Oui, j’en ai une que j’utilise aussi.

S.T. : Je ne peux pas en jouer ! J’en ai acheté une conçue par Gretsch, c’est juste horrible ! C’est vraiment difficile à jouer (il imite le bruit qu’il parvient à obtenir – NDLR). Notre ami commun, Lee Townsend (un producteur réputé dans le milieu du jazz – NDLR) m’a expliqué qu’Andy Summers (ex-guitariste du groupe de rock Police – NDLR) se débrouillait très bien avec ce type d’instrument.

Q.D. : Tu veux dire une guitare électrique fretless ?!

S.T. : Je l’ignore. J’ai tenté d’utiliser une Stratocaster dont j’ai fait retirer les frettes pour les remplacer par une matière plastique. Cela n’a servi à rien. Je ressemblais à quelqu’un qui ne savait pas jouer de la guitare…

Q.D. : Je te conseillerais plutôt d’essayer de faire cette opération tout simplement avec une guitare classique très basique.

S.T. : Cela explique pourquoi je suis fasciné par le jeu de Gidon Kremer ou de Arthur Grumiaux au violon. Ils arrivent à obtenir des tonalités si hautes, c’est incroyable !

Q.D. : J’ai eu l’occasion de travailler avec un musicien basé à Istanbul, Cenk Erdogan. C’est un maître de la guitare fretless. Il fusionne les musiques : le folk turc, les musiques asiatiques, le jazz… Vraiment un excellent guitariste.

S.T. : Je pense le connaître. Il est décédé non ?

Q.D. : Non, tu confonds probablement avec Erkan Ogur…

S.T. : Un joueur de blues m’avait recommandé d’écouter un disque qu’il s’était procuré à Istanbul. C’était incroyable ! Ce guitariste chante aussi (Steve chantonne une mélodie qu’il a retenue – NDLR) et il y a quelqu’un qui l’accompagne au tambour aussi.

Q.D. : Si on parlait un peu de notre ami Lee Townsend ?

S.T. : Ce bon vieux Lee… (il rit)

Q.D. : Nous travaillons ensemble, le sais-tu ?

S.T. : Oui, j’ai vu que vous aviez réalisé deux albums ensemble.

Q.D. : Je suis curieux de connaître ton avis au sujet du « producteur » de tes disques et de ta relation avec Manfred Eicher. Pourquoi tes albums portent-ils la mention « produit par Manfred Eicher » (comme quasiment tous les albums édités par le label ECM – NDLR) alors qu’en vérité, ce sont toi et Marc Anderson qui effectuez le job ? Soyons honnêtes, tu dois reconnaître ton propre génie. Je suis un musicien et je comprends le processus de ta musique. Cela devrait changer selon moi…

S.T. : J’ai lâché du lest par rapport à cela… ça fait partie de la collaboration que nous avons avec le label. La dernière fois que je suis allé là-bas, mon épouse m’a accompagné. Je connais la secrétaire, Helga, elle a quatre-vingt-deux ans. Je lui avais apporté des fleurs. Quand tu connais Helga, tu peux t’approcher de tout le monde. Nous avons vécu quelques beaux jours, là-bas à Munich. Et travaillé sur un projet aussi. Avant de partir, nous avons discuté un peu avec Manfred. Je lui ai dit que c’était incroyable que l’on ait pu travailler plus de quarante années ensemble. Il m’a dit : « C’est un miracle ! ». Et nous avons ri… Oui, c’est providentiel d’être édité par ce label. Je ne suis pas le seul, d’autres musiciens vivent la même situation que moi. A l’époque où je travaillais avec Lee à New York, je prenais auprès de lui des nouvelles du « bureau » de Munich. On téléphonait à Manfred qui nous donnait beaucoup de libertés. Lee est non seulement un chouette gars, mais il est également doté d’un esprit musical très développé. Peut-être un peu trop pour ECM.

Je crois qu’il existe un album de Bill Frisell sur le catalogue qui ne contient pas la mention « Produced by Manfred Eicher »…

S.T. : Oui, il s’agit de « Lookout for Hope ». C’est un grand moment dans la vie du label… Un album produit par Lee Townsend !

Q.D. : Dis-moi Steve, as-tu déjà composé de la musique pour un film ? Ou bien ta musique a-t-elle déjà été utilisée pour un film ?

S.T. : Ça s’est déjà passé, à l’occasion. Mais ce monde-là est très hermétique ! Je me suis laissé dire que pour y accéder, tu devais vivre à Los Angeles et rencontrer les bonnes personnes dans les party !

Q.D. : Je trouve pour ma part que ta musique sonne comme une bande sonore idéale pour un film de David Lynch, Ça en a la couleur. (J’approuve totalement, Steve rit – NDLR)

S.T. : David Lynch avait trouvé son collaborateur idéal avec Angelo Badalamenti… Qui aurait pu mieux faire ? Dès qu’il a commencé à connaître le succès, je pense que tous les musiciens du monde sont venus frapper à sa porte. Ça a été le cas de Gerald Casale et Mark Mothersbauk (les membres fondateurs du groupe de rock légendaire Devo – NDLR) qui ont travaillé d’arrache-pied pour lui fournir de la musique. Il y a eu Brian Eno aussi, mais peu de choses ont été conservées. Ce n’est pas un hasard si David Bowie apparaît furtivement dans une séquence de « Twin Peaks »… Mais oui, j’y ai bien sûr pensé.

Et toi, Quentin, quel est ton rapport avec la musique au cinéma ?

Q.D. : Je travaille régulièrement pour des documentaires, parfois des courts ou longs métrages. La dernière proposition que j’ai eue date de deux mois, on m’a demandé de synchroniser un morceau pour une série produite par Disney Plus. Il s’agissait de synchroniser une minute de musique de Hans Wendl (producteur et éditeur – NDLR). Le projet a été abandonné, c’était trop cher ! Il y a des petites opportunités comme celle-là… Ce n’est pas fréquent.

S.T. : On utilise parfois ma musique, mais je ne le découvre qu’après coup ! Un ami m’informe qu’il l’a entendue, tu vas voir sur YouTube… Qu’ils me le demandent au moins, et j’accepterai peut-être. D’autres se comportent bien mieux. Ils te préviennent, ils te paient décemment et ils te créditent dans le film.

Q.D. : Le fait est qu’aujourd’hui, avec les procédés numériques que nous connaissons, il est pratiquement impossible que l’algorithme ne parvienne pas à identifier ta musique.

S.T. : Ils trichent : ils modifient la vitesse de la bande pour que l’algorithme ne puisse plus reconnaître la bonne onde. (rires)

Steve Tibbetts © DR – collection privée

« Aux States, avant de former un groupe, tu te poses cette question : est-ce que j’ai vraiment envie de passer plusieurs jours dans un van avec ce type ? » (Steve Tibbetts)

Merci pour cet échange bien agréable !

S.T. : Je suis certain que nous nous rencontrerons un jour. Je voyage toujours, je suis en bonne santé ! Et on aime l’Europe.

Q.D. : Tu es le bienvenu chez moi. J’ai de la place pour toi si tu veux rester un peu ici.

S.T. : Je vous renvoie l’invitation ! Evidemment, ici, les distances sont beaucoup plus longues. Au point où on y pense avant de former un groupe : « Est-ce que j’ai vraiment envie de passer plusieurs jours dans un van avec ce type ? » Certains musiciens sont fabuleux… mais aussi complètement dingues !

La dernière fois que nous nous sommes parlé, tu m’avais dit que tu cherchais à faire quelques concerts ici en Europe…

S.T. : Oui, je n’ai pas vraiment essayé de convaincre les agences de booking… C’est un travail très fastidieux. Si j’avais un manager, il assurerait le suivi.

Q.D. : Quand on joue en live, le matériel peut être imposant. J’imagine que tu emportes aussi beaucoup de matériel avec toi, Steve. Les amplis, les guitares, sans oublier les percussions de Marc.

S.T. : Avec Marc, nous avons effectué une tournée que nous avons appelée « la tournée du compartiment à bagages ». Si notre matériel ne prenait pas place dans le compartiment supérieur, alors on ne partait pas ! J’ai réussi à y caser ma guitare, une toute petite table de mixage et un sampler. Parfois, c’est bien de se limiter à cela aussi. Avant, nous voyagions dans une camionnette avec notre propre sono. C’était incroyable, tout ce matériel. Je pense que cette période est bel et bien derrière nous. Quelqu’un m’a raconté qu’à l’époque de l’album « Officium », Jan Garbarek et les membres du Hilliard Ensemble (un quatuor vocal britannique – NDLR) s’étaient promenés quelques minutes dans l’église où ils devaient jouer pour faire des tests de son. Ça avait suffi… Ils avaient réglé la balance en quinze minutes !

Q.D. : C’est vrai que jouer dans une église offre un cadre idéal !

Quentin Dujardin
Saison orange
Agua / InOuïe
Steve Tibbetts
Close
ECM / Outhere

Quentin Dujardin en tournée « Saison orange » (avec Didier Laloy, Manu Katché et Nicolas Fiszman)

À Marche (le 15 avril), à Seraing (le 16 avril), à Louvain-la-Neuve (le 17 avril),

Au Théâtre Marni de Bruxelles (le 18 avril), à Dinant (le 20 avril), à Ciney (le 21 avril),

À Vienne – FR (le 23 avril), à Privas – FR (le 24 avril), à Namur (le 25 avril), à Eupen (le 26 avril) etc.

L’agenda complet se trouve ici : quentindujardin.be

Propos recueillis par Yves Tassin
Traduction libre : Alain Graff