Jean Derome & Somebody Special : Le sourire

Jean Derome & Somebody Special : Le sourire

Ambiances Magnétiques

Saxophoniste montréalais, Jean Derome est actif au sein de la scène québécoise depuis plusieurs décennies, dépassant cinquante ans de métier. Il a très souvent joué avec le guitariste René Lussier avec lequel il a par ailleurs fondé l’excellent label Ambiances Magnétiques et le batteur Pierre Tanguay. On l’a vu également côtoyer Fred Frith et Tom Cora, figurer au sein du Louis Sclavis Quartet et œuvré au mythique trio Nébu qui marqua les esprits au Québec à la fin des années septante. Ce disque le voit revenir à son amour pour Steve Lacy. Revenir, car Derome lui avait déjà consacré un album hommage en 2019. Ici, il revisite onze chansons de Lacy dont les textes sont empruntés à des figures littéraires contemporaines. Rappelons que Lacy a, par le passé, mis en musique des personnalités aussi diverses qu’Apollinaire, Herman Melville ou Brian Gysin. Le disque s’ouvre sur une sorte de ballade blues de Robert Creeley, poursuit avec les vers mélancoliques de la poétesse russe Anna Akhmatova. Il s’engage ensuite avec trois poèmes de Beckett écrits en français, aligne deux de l’écrivaine/actrice anarchiste Judith Malina (dont on rappellera qu’elle fut une cheville du Living Theatre) et amorce sa fin avec deux instantanés de Bob Kaufman avant de clore sur Creeley à nouveau. C’est la talentueuse chanteuse canadienne Karen Young qui prête sa voix à cet exercice audacieux tandis que Derome la seconde sur certains passages. Une section rythmique efficace contrebasse/batterie (à nouveau le fidèle Pierre Tanguay) impulse aux morceaux une cadence swing ou rappelle parfois les ambiances chères à Monk quand le pianiste Alexandre Grogg prend ses marques. « Le sourire » est assurément un disque de mots. Mais pas que. Les sons et les tons y ont aussi toute leur importance. Car c’est bien la palette complète qui donne à ce tableau son malicieux sourire.

Eric Therer