Claudia Solal : La main verte
A l’occasion de la sortie de son dernier album «Honour Oxygen!», en duo avec Benoît Delbecq, Claudia Solal nous parle de complicité, de poésie et de cette musique singulière et captivante.
Le nouvel album «Honour Oxygen!» vient de sortir, six ans après « Hopetown ». Pourquoi avoir attendu autant de temps ?
Claudia Solal : En fait, c’est vraiment la temporalité un peu naturelle qui découle du fait que chacun d’entre nous a d’autres projets. Il faut le temps de les écrire, il faut le temps de les réaliser. Et donc, tout ça, ça prend des années. Si je n’avais que ce duo avec Benoît Delbecq, et lui aussi évidemment, on enregistrerait beaucoup plus souvent. D’autre part, je trouve toujours agréable de laisser du temps pour que les choses mûrissent naturellement. On n’a pas besoin de les forcer. De moins en moins, j’ai envie de forcer les choses. La musique et le reste, je suis plutôt dans le « laisser faire » à tous les niveaux. Bien que j’œuvre quand même beaucoup pour que les choses se fassent, mais en parallèle, j’aime bien laisser faire. Donc, quand c’est le moment, c’est le moment.
« Honour Oxygen » est un hommage au vivant, au règne végétal. »

Et c’est pour cela que l’album s’appelle « Honour Oxygen! » ? Besoin de respirer, de voir passer le temps ? Qu’y a-t-il derrière ce titre ?
C.S. : C’est un hommage au vivant, au règne végétal. Sans les arbres, pas d’oxygène. La pochette est verte. Et d’ailleurs, je porte une chemise verte. Derrière ce titre, il y a la nature, il y a les arbres, mon amour inconditionnel pour les arbres.
Dans cet album, il y a du chant et des déclamations aussi. Il y a ce mélange bien particulier, bien personnel, qui n’appartient qu’à toi. Parfois, c’est en anglais, parfois en français, tu les mixes même dans certains textes. Il y a le début en anglais, puis ça devient du français… Comment écris-tu et par quoi es-tu inspirée pour arriver à travailler ces textes ?
C.S. : À vrai dire, je n’ai pas une méthode identique pour créer chaque texte. Je prends beaucoup de notes. J’ai des carnets, des bouts de papier que je rassemble. Parfois, il s’agit d’une teinte, d’une couleur. Parfois, c’est toute une phrase que j’ai entendue ici ou là. Parfois dans un café. Parfois lue dans une interview ou entendue à la radio. Juste deux mots qui m’inspirent, qui déclenchent une envie, un désir d’écrire. Ce que j’aime beaucoup aussi, c’est de faire se rencontrer des genres lexicaux très éloignés ou apparemment éloignés. Par exemple, le champ lexical de la mercerie. Je vais tout d’un coup me plonger dans tout le vocabulaire lié à la mercerie. Les verbes, les outils, tout ce qui doit être lié au fil. Et là, je vais tirer le fil, justement. Je vais dérouler le fil qui va me donner plein d’images. En ayant choisi un sujet précis, je vais l’orienter grâce à ce vocabulaire issu d’un domaine très spécifique. Je ne dis pas que c’est comme cela que je travaille d’une manière générale, parce que parfois, il y a des choses qui viennent des rêves. Je retranscris un rêve et puis je le déforme et je le raconte. Parfois, c’est vraiment juste une matière sonore, des mots qui me plaisent, qui vont me raconter quelque chose en soi.
Il y a, en effet, une sorte de poésie et de surréalisme à l’anglaise qui émane de tes compositions.
C.S. : Oui, c’est sûr. Il y a des mélanges, des chocs d’idées qui apparaissent. Et c’est pour ça qu’arrive le mélange des langues. C’est la première fois pourtant que j’enregistre, dans un même texte, les deux langues en même temps. Je l’ai écrit comme ça. Je trouvais ça assez amusant, finalement, puisque je suis française, née à Boulogne-Billancourt et, par ailleurs, je suis quand même petite-fille d’immigrés. Ce mot existe toujours et il a plus que jamais sa raison d’être. J’ai zéro pourcent de sang français dans mon histoire génétique. Et j’ai quand même pas mal de sang écossais, anglais et irlandais, par ma mère. Ça, c’est aussi la raison pour laquelle je suis attachée à cette langue, parce que je l’ai énormément entendue parler, petite. Comme langue régulière, celle qu’il y a dans la famille.
Et ça te donne plus de facilité pour écrire en anglais, cela vient plus naturellement ? En plus, quand on lit les textes, il y a une véritable poésie à l’anglaise. On pense à Emily Dickinson, qui est américaine pour le coup, ou Lewis Carroll, Blake…
C.S. : Oui… J’ai beaucoup lu Emily Dickinson, T.S. Eliot. J’ai lu aussi la « Nonsense Poetry » d’Edward Lear. J’adore l’esprit poétique anglais, toujours un peu teinté d’absurde et très fantasque.
« Les silences dans notre duo prennent presque la place d’une troisième personne. »
Cela influence aussi la musique et la manière dont tu écris. Tu écris ou tu composes d’abord, tu travailles avec Benoît pour échanger les idées ? Il y a un ping-pong entre vous ? Car ce n’est jamais linéaire ou très classique dans la manière de construire le chant. Y a-t-il beaucoup d’impros également ?
C.S. : C’est très improvisé. Avec Benoît, je pense qu’on a envie d’être à un endroit où l’on respecte le silence de l’autre. Le silence dans ce duo prend presque la place d’une tierce personne. Ça veut dire qu’on joue avec l’espace, avec le temps. Et c’est aussi ce temps que l’on laisse vivre qui me permet de diriger musicalement et de construire des phrases musicales. À ma façon. Le phrasé, la temporalité, le rapport au rythme, mais surtout au temps qui passe, c’est surtout ça que je parviens à ressentir dans ce duo en particulier. C’est comme si on n’avait plus d’obligation à se presser de dire les choses.

Quand vous êtes en studio ou en train de travailler, la manière dont tu as pensé les titres évolue beaucoup avec ce qu’apporte Benoît ?
C.S. : La façon dont on travaille, très improvisée, nous amène à enregistrer plusieurs fois le même texte en gardant une trame rythmique et harmonique au piano qui constitue l’espace dans lequel je me déplace, laissant la mélodie me guider… Je ne cherche pas à reproduire des phrases déjà chantées dans la prise précédente, ni à fixer les mélodies. C’est ça qui est intéressant dans ce duo : ce sont toujours des chansons un peu uniques. Même s’il y a des choses qui reviennent, parce qu’à force de dire ces textes, il y a une façon de les exprimer qui revient, une envie. Ça m’intéresse beaucoup de travailler comme ça avec Benoît, au-delà du fait que c’est un magnifique musicien avec qui je ne m’ennuie jamais. Je suis toujours surprise et libre de dire ce que j’ai envie de dire. Je ne me sens jamais freinée par des harmonies trop strictes, parce que le piano est un instrument qui peut selon moi vraiment contraindre. Ce qui m’intéresse aussi, c’est de nous démarquer avec ces choses-là. Parfois, on me demande : «Pourquoi vous avez deux duos, avec deux pianistes ? C’est bizarre ». Quand on connaît ce que je fais avec Benoît ou avec Benjamin Moussay, on comprend que ce n’est pas du tout bizarre.
Justement, avec Benjamin Moussay, c’est plus écrit ?
C.S. : A part une toute première phase improvisée, c’est surtout une écriture au départ, même si après on ouvre le cadre. La première chose que je fais, c’est écrire les textes, c’est notre matière première. Ici aussi, avec Benoît, j’écris d’abord les textes, mais je n’ai pas de volonté de les fixer d’une manière ou d’une autre.
Le travail avec Benoît et Benjamin, ce sont deux approches assez différentes. Les textes vivent autrement. C’est vrai que, quand on voit le disque précédent, « Punk Moon », c’est un autre univers, même si on reconnaît toujours un peu ton style. Ce sont deux choses opposées.
C.S. : Pas complètement opposées quand même ! Comme c’est très écrit, on se permet beaucoup de post-production avec Benjamin, on travaille énormément sur les textures, les matières, le son. Dans le disque « Honour Oxygen! » avec Benoît, il y a quelque chose de très spontané. Pour moi, c’est un peu deux espaces, dans la façon que j’ai d’aborder la musique. Une des grandes différences, c’est que je n’ai pas peur de ne pas me souvenir de mes textes, parce que je les lis en les chantant ! J’ai mes textes dans un petit livre. Et je ne sais jamais par lequel je vais commencer.
« Peu de gens ont l’habitude de concevoir les chansons de cette façon-là. »
En concert, tu te permets de changer aussi, ou de ne pas vouloir te répéter ? Si on écoute le disque et qu’on te voit en concert, avec ces chansons-là, ça va être encore différent.
C.S. : Ça sera totalement différent, mais absolument dans le même état d’esprit. C’est pour ça que ça peut déconcerter certaines personnes. Parce qu’à chaque fois, c’est un autre voyage. C’est la suite du voyage. On prend le train à un endroit. Le concert d’après, on reprend le même train mais dans une tout autre gare. Si j’étais instrumentiste, la question ne se poserait pas de la même façon. Comme je suis vocaliste, je porte des textes, donc je chante des chansons. C’est parfois déroutant, peu de gens ont l’habitude de concevoir les chansons de cette façon-là, en les improvisant. Mais pour les instrumentistes qui déroulent un fil improvisé de concert en concert, c’est finalement très courant. Finalement, je fais peut-être quelque chose que les instrumentistes font, mais à la voix, et avec des textes. C’est assez fou, parce que je peux aller à peu près partout où j’ai envie d’aller. Et comme la liberté, l’esprit de liberté, est quelque chose qui m’anime depuis toujours, j’ai sans doute trouvé là un endroit où je peux vraiment l’exprimer.
Est-ce plus facile de faire cela en duo, plutôt qu’avec un groupe plus imposant ?
C.S. : C’est intéressant comme question. C’est vrai que le duo est extrêmement exigeant, parce qu’on ne peut pas se reposer sur une tierce personne. Sauf le silence, éventuellement. Donc, on est vraiment dans le même rapport l’un et l’autre. On est obligé de tenir des règles, de ne pas lâcher un instant l’écoute. Parce que tout ça n’est qu’une histoire d’écoute. Comment par l’écoute, on arrive à entendre l’endroit exact où se trouve l’autre. C’est donc à la fois très exigeant et en même temps extrêmement libérateur. Extrêmement libératoire, même… !
Cela demande beaucoup de complicité, de compréhension de l’autre. Depuis combien de temps travailles-tu avec Benoît ? Comment l’as-tu rencontré ?
C.S. : Il me semble que je l’ai rencontré dans un club où on allait tous les deux écouter un concert. J’avais 22 ans, 23 ans, ça fait très longtemps. Mais je n’avais jamais pensé travailler avec lui. J’ai toujours écouté Kartet, j’étais très admirative. En fait, ça s’est concrétisé lorsque Alexandre Pierrepont m’a proposé d’intégrer le réseau The Bridge. Il m’a mise devant une liste de musiciens et musiciennes français et américains. Benoît était dans la liste, c’était une occasion parfaite ! Donc, on s’est à nouveau rencontrés en 2013, je crois. On a commencé à improviser ensemble. Ensuite, on est partis en tournée. C’était en quartet, avec Tomeka Reid, violoncelliste, et Katie Young, bassoniste. On a travaillé autour de la poésie de James Joyce et de son recueil « Chamber Music ». On a appelé ce quartet « Antichamber Music ».

Concernant cette complicité, je crois que Benoît a aussi écrit un texte pour l’album. Comment t’accapares-tu les paroles d’un autre ?
C.S. : Ça fait très longtemps que j’improvise des musiques à partir de textes pré-existants. Je fais ça depuis 25 ans. Le principe est simple : il me faut d’abord un poème, puis je me mets à le chanter, à donner des intentions, à construire une mélodie à partir du texte. Finalement, que ce soit le mien ou pas le mien, et c’est même plus facile quand ce n’est pas le mien, je me l’accapare. Lorsque ce n’est pas moi qui l’ai écrit, je ne suis pas encombrée par toutes les phases et strates d’écriture par lesquelles je suis passée. Et quand Benoît m’a apporté son texte, j’ai eu envie qu’on le prenne à deux, qu’on le dise ensemble, ça me plaît qu’il y ait aussi sa voix sur le disque.
C’est inhabituel. Est-ce qu’il chante de temps en temps ?
C.S. : Il chante peut-être pour lui, mais jamais en public, ou alors je ne suis pas au courant ! En fait, on parle plus qu’on ne chante. Et il s’est prêté au jeu. Récemment, il a participé à une pièce de théâtre, « Mémoire Courte » avec Marie Dompnier et Jan Peters, où il avait un vrai rôle de comédien et de pianiste, avec tout un texte à donner. Il était très bon ! Jeune, il est allé au collège anglais, là où il vivait, à côté de Bougival, et a donc aussi eu une éducation anglophone. Le texte qu’il a écrit était très naturel. C’était très simple et très amusant à enregistrer.
Dans quels types de salles, de lieux, tu pourrais jouer avec ce projet ? Certains diront que c’est du jazz, mais pas tout à fait, que c’est contemporain, que c’est alternatif, poétique… Je suppose que t’es confrontée à ce genre de propos ?
C.S. : Oui, bien sûr. Mais j’ai vite compris que chanter du jazz, au sens où la plupart des gens l’entendaient, ça allait m’ennuyer. Donc, il fallait que je développe quelque chose d’autre. C’est vrai que j’ai quand même commencé dans un milieu jazz. Contemporain, ou plus classique et où, finalement, on m’avait fait une place. Et puis… c’est assez courant dans ma famille de mettre à distances ses origines. Ça a toujours été comme ça… pour les festivals de jazz contemporain, je ne faisais pas du jazz, et dans le milieu de l’impro, je ne fais pas de l’impro. Pas assez radicale ? Je ne fais pas de la chanson non plus. Bon, c’est donc que j’ai développé un truc à moi, un truc qui m’appartient, en toute modestie ! Ici en France, il n’y a pas trop la place pour ça. Il y a quelques années, en 2018, quand j’avais sorti « Butter in my brain » en duo avec Benjamin Moussay, une catégorie avait été créée aux Victoires de la Musique qu’ils avaient appelée « album inclassable ». On a été nommés. C’était déjà pas mal ! Ça commençait à s’ouvrir un peu. Et puis après, ils ont laissé tomber la catégorie… Curieusement, j’ai plus de difficultés aujourd’hui que lorsque j’ai commencé à faire entendre ma voix ! Pourtant, mon propos est beaucoup plus clair artistiquement, beaucoup plus défini à mon sens. Il y a une évidence pour moi de l’endroit où je me trouve et de la trajectoire que j’ai prise. Je me suis longtemps cherchée. J’ai vachement hésité. Et puis, j’étais dans l’ombre de mon père … Pas sûr que ça s’arrête un jour ! En tout cas, j’avais l’obligation de me démarquer de mon père, et même de me démarquer tout court. Et évidemment, ça se paie cher.
Je me posais d’ailleurs aussi la question du fait que l’on ne te voit pas très souvent, avec tes différents projets, en Belgique.
C.S. : Là, pour le coup, c’est parce que je ne fais pas le travail de diffusion qu’il faudrait. Je suis déjà pas mal occupée. Je pourrais tourner plus, c’est certain !
« Je suis née avec la musique, mais pas pour… »
Tu as beaucoup de projets différents.
C.S. : Oui. Et je ne suis pas monomaniaque. C’est-à-dire que je ne suis pas née « pour » la musique. Je suis née avec la musique, mais pas pour… Il y a plein d’autres choses qui me passionnent dans la vie, auxquelles je consacre du temps aussi. Par exemple, mon jardin, mes arbres, mes plantations, mes tomates. C’est super important, en fait. J’ai une tendance à penser que toutes ces choses-là, finalement, ont la même importance. Je ne suis pas opportuniste. Je suis même, avec le temps, devenue assez sauvage. Il faut dire que je suis allée m’installer dans un hameau perdu en Picardie. C’est pas comme si j’habitais Paris et que je sortais tous les soirs. Mais c’est un désir aussi de m’extraire un peu. J’ai besoin de la nature, j’ai envie de voir et d’entendre plus d’oiseaux chez moi. Je veux construire des abris pour les oiseaux. Et continuer de planter des arbres.
Le chant, les oiseaux, il y a toujours un rapport. Pour conclure, quels sont les concerts en prévision ou quelle est la suite des projets en cours ?
C.S. : Je suis aussi très investie, et depuis longtemps, dans l’enseignement. Je donnerai notamment des cours cette année à l’Ecole Normale de Musique de Paris-Alfred Cortot ainsi qu’au Pôle Supérieur de Paris Boulogne-Billancourt. Je viens de remporter avec la bassiste Floy Krouchi le prix de création radiophonique Phonurgia Nova, pour un projet qui s’appelle « Jardin Noir », encore une histoire de jardins ! On sera bientôt à nouveau en résidence à l’Abbaye de Noirlac pour construire cette pièce. J’ai aussi un disque à paraître avec Hasse Poulsen à la guitare et Simon Drapier à l’arpeggione (« Cérémonie de thé »), un autre avec Didier Petit, violoncelle et Philippe Foch, percussions (« Ferrailleurs du ciel »). On va aussi bientôt se remettre à écrire avec Benjamin Moussay. J’ai encore un autre trio avec Christelle Séry, guitare et Céline Rivoal, accordéon. Ça s’appelle « Shukayaku ». Bref, beaucoup de choses en préparation. La culture et l’art ont besoin de nous : on ne lâche rien !
Claudia Solal
Honour Oxygen !
dStream / L’autre distribution
