Alban Darche : Elégant en toute circonstance

Alban Darche : Elégant en toute circonstance

Dandy Dandie © Bruno Rumen

Pour la sortie du deuxième album de Dandy Dandie, « Helios y Selene », le saxophoniste, compositeur, arrangeur et leader Alban Darche a accordé une interview à JazzMania.

Pour commencer, peux-tu rappeler ce qui a motivé la création de cet ensemble ?

Alban Darche : Au départ, il y a eu deux motivations. D’abord, l’idée d’une musique de chambre portée par un groupe un peu hybride, ce qui correspond bien à ce que j’aime, même si c’est difficile à faire entrer dans des cases : ce n’est pas vraiment du jazz, pas de la chanson, pas non plus de la musique classique. Ce flou, cette absence de frontières stylistiques nettes, me plaît, même si cela reste toujours un peu compliqué à définir. Ensuite, j’avais le sentiment de pouvoir écrire une part très personnelle de ma musique et de la jouer avec ce groupe-là, qui avait quelque chose de très intime, presque familial. Cela remonte, je crois, à un spectacle que j’avais créé avec le metteur en scène Sylvain Maurice, il y a dix ou quinze ans, intitulé « La Chute de la maison Usher », d’après Edgar Allan Poe. Sylvain était alors directeur du Centre dramatique national de Franche-Comté ; il avait les moyens et le temps d’organiser des résidences pour monter un véritable spectacle, un luxe que l’on n’a presque jamais dans le jazz. Il m’avait demandé d’écrire la musique pendant qu’il travaillait à l’adaptation de la nouvelle pour la scène. Cela m’avait donné une grande liberté. Par ailleurs, tout l’univers baroque et fantasmagorique du XIXe siècle offrait une matière extrêmement riche pour composer. J’ai donc écrit des sortes de chansons, des motifs qui restent un peu en tête. Ce matériau de départ m’a ensuite donné envie de le réutiliser une fois que la pièce avait cessé de tourner.

Le premier album s’appelait « Hypnose et Morphée ». Son écriture, un peu sombre et mystérieuse, était inspirée de ce spectacle-là ?

A.D. : Oui, tout l’univers d’Edgar Allan Poe, un peu fantastique, était sous-jacent. Il y avait aussi Baudelaire, dont je suis allé chercher certains vers. Le travail sur la pièce s’était fait à partir d’une traduction du texte d’Edgar Poe par Baudelaire. J’ai aussi créé des chansons à partir de textes de Poe traduits par lui. C’était un matériau que j’avais envie de continuer à explorer.

« J’avais envie d’une petite pointe de couleur dans la musique, dans les dynamiques et même dans la pochette. »

Ce nouvel album, « Helios y Selene », me semble un peu plus lumineux, même s’il reste contrasté. Est-il aussi un peu plus optimiste ?

A.D. : J’ai tendance à aimer les choses un peu gothiques et romantiques. On retrouve cela dans le premier album qui est, en effet, un peu dark. Pas désespéré pour autant, mais plutôt nostalgique. Ici, j’avais envie d’une petite pointe de couleur, dans la musique, dans les dynamiques, et même dans la pochette. Je voulais vraiment aller vers quelque chose de plus lumineux, avec une lumière venue du Sud, et des influences un peu cachées de musiques espagnoles. Pas forcément de vraies musiques espagnoles, mais plutôt une musique rêvée par les compositeurs du début du XXe siècle. Comme Ravel, qui la connaissait bien puisqu’il n’était pas très loin : il était Basque. C’est pour cela que j’ai voulu inclure aussi une pièce de Ravel dans l’album. Et puis il y a Debussy, dont la musique est assez imprégnée de couleurs espagnoles. C’est un peu le rêve de cette musique et de cette ambiance, avec les couleurs et le soleil qui vont avec.

Qu’est-ce qui te séduit ou t’inspire, dans cette musique de la fin du XIXe siècle, au moment d’écrire ?

A.D. : Je crois que cela tient à ce groupe hybride, qui s’inscrit dans une tradition de musique de chambre. Même s’il n’y a pas d’improvisation pour tout le monde, il y en a malgré tout. Notamment pour Nathalie (Darche – NDLR), qui est ma femme et qui est avant tout une pianiste classique. On fait beaucoup de projets ensemble, et elle mène aussi pas mal de choses transversales. Elle a l’habitude de jouer avec des rythmiques, de jouer des musiques pulsatives. Mais son terrain naturel, c’est quand même la musique classique et la musique contemporaine. Je pars donc d’une base très écrite et, naturellement, toute cette musique du début du XXe siècle, dans la facture comme dans les couleurs, fait un lien assez évident avec des écritures plus connotées jazz, disons. Après, il y a d’autres choses aussi : je vais parfois chercher du côté du baroque. Parfois aussi, je vais chercher des poésies vraiment très anciennes, que j’ai envie de mélanger à de la musique minimaliste. Je ne me demande pas vraiment d’où viennent toutes ces couleurs-là : c’est un mélange de tout ce que j’aime. J’aime exploiter ce matériau issu de la musique classique, au sens large, qui se prête bien à être décliné en ritournelles, en chansons, et qui crée des sortes de cycles sur lesquels on peut greffer des parties improvisées.

Vous vous permettez pas mal d’improvisations dans les chorus, dans les interventions. On dit souvent que Ravel, Bartók et d’autres compositeurs de cette veine, même s’ils ne sont pas de la même époque, se prêtent bien à l’improvisation.

A.D. : Oui, Bartók, c’est un peu plus tardif que Ravel. Mais c’est vrai que ce sont des compositeurs qu’on cite souvent. Stravinsky aussi.

« Personnellement, j’écoute énormément de musique classique. C’est mon socle. »

Ils ouvrent une forme de liberté dans le jazz ?

A.D. : Je me méfie de ce genre de références, parce que c’est à la fois un peu vrai et un peu devenu une habitude. Ce sont des compositeurs très connus, déjà cités par des musiciens de jazz avant nous, et certaines couleurs leur sont désormais spontanément associées. Entre Ravel et le jazz, il y a effectivement un lien : lui-même est allé aux États-Unis, il admirait Gershwin, et il a écrit un concerto qui emprunte par endroits des couleurs issues de la culture du jazz américain. Il y a donc un vrai point de contact. Je pense aussi que son avancée harmonique a nourri les compositeurs et les arrangeurs de jazz, notamment à travers ce qu’on appelle les couleurs ravéliennes. Tout cela s’est inscrit peu à peu dans le paysage et dans les habitudes des musiciens de jazz, qui vont volontiers chercher ce type de référence. Mais je crois aussi que beaucoup de musiciens de jazz n’ont pas une immense familiarité avec la musique classique. Ils connaissent tout de même un peu Bartók, un peu Stravinsky, un peu Ravel, un peu Debussy, justement parce que ces compositeurs ont été désignés comme des influences historiques dans le développement, au moins harmonique, de cette musique-là. Personnellement, j’écoute énormément de musique classique. C’est mon socle. Et les musiciens avec qui je travaille sont souvent eux-mêmes des musiciens classiques, si bien que je suis sans doute au moins autant nourri par l’univers classique que par le jazz.

Dandy Dandie © Bruno Rumen

Alors, comment as-tu décidé de travailler avec Nathalie, Chloé Cailleton et Geoffroy Tamisier, et d’intégrer Jean-Louis Pommier sur certains morceaux, pour former ce groupe-là ?

A.D. : Il y a un côté très familial. On se connaît tous très bien, depuis longtemps. Nathalie est ma femme, et on partage énormément de choses, dans la vie comme dans la musique. Pour un groupe comme celui-là, qui va du côté de la musique de chambre, il y avait quelque chose d’évident dans le fait d’avoir ce socle-là, avec un instrument harmonique qui fait un peu office d’orchestre. Et puis, le rôle le plus soliste, c’est plutôt moi, parce que j’improvise davantage dans ce cadre-là. Mais cela reste un groupe à l’histoire très collective, même si c’est moi qui mets les choses en forme. Avec Chloé, c’est pareil : on se connaît très bien, on a fait beaucoup de choses ensemble depuis longtemps. Elle est très souple, elle s’adapte remarquablement à tous les univers musicaux, sans se poser de questions, avec simplement le plaisir de faire de la musique et de trouver sa place dans un espace. Geoffroy, lui, je le connais depuis qu’on est tout petits. On a fait énormément de choses ensemble, et on partage un gros socle d’influences et de références communes. Là aussi, il y avait une forme d’évidence. Le saxophone et la trompette ensemble, avec l’habitude qu’on a de jouer ensemble et de former presque une voix unique, ou une section, cela se fait très naturellement.

C’est cela qui a aussi provoqué l’arrivée de Jean-Louis Pommier dans le groupe ?

A.D. : C’est un peu pareil : avec Jean-Louis, on est très proches depuis longtemps, et puis il y a toute l’histoire de Yolk. En fait, il est venu remplacer Geoffroy sur quelques dates où Geoffroy n’était pas disponible. Et, tant qu’à faire un remplacement, j’avais plutôt envie d’aller plus loin et que cela s’inscrive dans la vie du groupe sur le long terme. Je voulais qu’il apparaisse sur l’album, non pas à la place de Geoffroy, mais en plus. Au niveau de l’écriture et du spectre sonore, cela permettait d’avoir un peu plus d’ampleur. Et puis, il y a aussi des pièces assez spécifiques, comme « Denis », par exemple.

C’est un hommage ?

A.D. : Oui, « Denis », c’est pour Denis Badault. Dès que j’ai appris sa disparition, j’ai écrit cette pièce, très vite. On l’a jouée avec Sébastien Boisseau et Jean-Louis, en concert, le matin même ou la veille de l’enterrement de Denis. C’était encore tout frais. On se retrouvait dans le Gers, parce qu’on jouait ensemble avec Clover, et puis il a fallu prendre la voiture pour filer à l’enterrement de Denis. C’était une période un peu étrange.

On l’a rejouée plus tard, dans le cadre d’un hommage à Denis, dans un lieu des Pyrénées où des concerts sont parfois organisés et qui entretenait un lien fort avec lui, puisqu’il leur avait donné son piano. Quand il était malade, il avait dit : « Je sais que je ne me servirai plus de mon piano, donc je vous le lègue. » Lors de ce concert hommage, où beaucoup de monde était réuni, il y avait aussi Dandy Dandie.

J’ai l’impression que cet album est très intimiste, ou très intime, et qu’il contient sans doute beaucoup de références à des moments et à des proches. Tu parlais justement de Denis, mais il y en a d’autres. « Nathalie », c’est assez clair, à moins que je ne me trompe.

A.D. : Oui, c’est bien « la » Nathalie. C’est assez drôle, parce que ce n’est pas un morceau que j’ai écrit pour elle au départ : c’était un nom provisoire. Quand j’ai fait écouter les prises à des amis communs, ils m’ont confirmé que cela lui allait très bien.

Et « Louise », alors ?

A.D. : Louise, c’est notre fille. On reste dans le registre familial.

Il y a tous ces prénoms, mais il y a aussi des périodes ou des moments. Par exemple, « 3 octobre, jour de l’Immortel ». Qu’est-ce qui s’est passé à ce moment-là ?

A.D. : Au départ, « 3 octobre » était un titre provisoire, en référence à la date à laquelle j’ai composé le morceau. Ce n’est pas un titre que j’avais écrit pour Dandy Dandie : on l’avait d’abord créé à France Musique en quintet, avec l’un de tes concitoyens d’ailleurs, Jean-Paul Estiévenart. J’ai ensuite eu envie de le réutiliser et je l’ai arrangé de manière plus chambriste pour Dandy Dandie. J’ai aussi fait des recherches sur ce qui s’était passé un 3 octobre pour m’aider à trouver un titre, et j’ai vu que c’était le jour de l’Immortel, la fleur. En cherchant qui avait parlé de l’Immortel en poésie, je suis tombé sur le texte de Corneille, « L’Immortelle blanche ».

Je suppose qu’il en va de même pour « 23 et 24 septembre », où s’ajoutent Anna et Jelo.

A.D. : Jelo, c’est le surnom de Jean-Louis Pommier dans le Sud-Ouest, où il vit maintenant. Et Anna, c’est sa femme depuis quelques années… ils se sont mariés le 24 septembre. J’avais écrit cette musique pour leur mariage.

Il est aussi question d’humeurs ou de constats dans des titres comme « Tourment et accalmie » ou « Océan des tempêtes ». Cela évoque le doute, les angoisses, les questionnements. Y a-t-il un lien à établir entre la fin du XIXe siècle et l’époque actuelle ?

A.D. : Oui, « Tourment et accalmie » exprime une forme d’inquiétude face à un monde en mutation, et vraiment compliqué. Dans la musique, cela s’entend aussi : il y a des surgissements, des choses assez violentes. En même temps, on essaie de se poser, d’être un peu plus calmes, de trouver des perspectives. D’où cette espèce d’ostinato, sur laquelle on improvise de manière lancinante, comme si l’on espérait que cela puisse durer, mais le réel nous rattrape.

 « Océan des Tempêtes » est lui aussi traversé par le doute. De même, dans « Face cachée de la lune », plane quelque chose de mystérieux, comme si l’on essayait de trouver un chemin dans l’inconnu. Est-ce bien cela que tu voulais exprimer ?

A.D. : Carrément. « La face cachée de la lune », c’est un peu le fantasme de ce qui peut s’y trouver, de ce que l’on imagine, parce que c’était une face restée complètement inexplorée jusqu’à une période assez récente. La musique n’est pas très statique, mais elle n’est pas non plus très dynamique : on reste dans le mystère. Un peu comme dans la partie répétitive et plus apaisée de « Tourment et accalmie », où l’on retrouve un climat assez proche. « L’Océan des Tempêtes » est différent, plus tempétueux : le titre fait référence à une mer lunaire du même nom. Je suis allé faire des recherches sur cette mer lunaire pour trouver d’autres pistes liées à la lune. C’est à partir de là que j’ai écrit le texte que j’ai demandé à Chloé de lire, puisqu’elle en avait envie. Je l’ai écrit à partir de définitions d’abord très scientifiques, mais j’avais envie d’en faire quelque chose de plus poétique. C’est aussi pour cela qu’il y a une forme de nostalgie.

« Il y a cette envie de revenir à la construction du monde, et de se demander ce qui s’est passé. »

Une nostalgie que l’on retrouve dans un titre comme « Quelque chose du Vieux Monde ».

A.D. : Oui, c’est vraiment l’idée d’un monde qui ne va pas dans le bon sens. Cela part un peu en vrille de partout. Il y a cette envie de revenir à la construction du monde, et de se demander ce qui s’est passé. Même si c’est cyclique, on sait bien qu’il y a des sociétés qui montent, qui s’élèvent, puis qui arrivent à un point de recul. C’est le cas de la nôtre, en tout cas.

Ce n’est pas très réjouissant. Le monde ne va pas s’arrêter pour autant : il continuera, même sans l’homme. Je ne suis pas profondément défaitiste, mais j’aime bien cette idée d’évolution, de partir de rien, de construction. Il y a beaucoup de choses à reconstruire sur des bases un peu plus saines que celles que l’on voit aujourd’hui. En faisant des recherches sur ces questions et sur ce qui avait déjà été écrit, je suis tombé sur un article consacré à un peuple d’Australie, à la construction de tout un système d’échange et à l’art qui l’accompagne, dans une manière assez poétique de parler d’un phénomène sociologique. J’ai donc pris ce texte, je l’ai découpé, remis en forme pour en faire une histoire, déclinée ensuite en une petite chanson, puis j’ai écrit la musique qui va avec « Quelque chose du Vieux Monde ».

Dandy Dandie © Émilie Aujé

J’imagine que tu auras encore plein de choses à raconter dans la suite de Dandy Dandie. D’ailleurs, pourquoi ce groupe s’appelle-t-il Dandy Dandie ?

A.D. : Le dandy, c’est une forme de classe universelle. Cela correspond bien à notre musique. Il y avait cette idée de rester élégant en toutes circonstances. C’est aussi pour cela que j’avais envie de faire des photos assez dandy et de développer tout un univers graphique en accord avec le nom. On avait demandé au graphiste de concevoir une pochette très dandy pour le premier album. Le deuxième est plus lumineux, comme tu le disais, alors je lui ai demandé quelque chose qui aille dans ce sens. Je lui avais envoyé un code couleur à partir de photos que nous avions prises en Espagne : des images de Madrid, du métro, avec des teintes très marquées, des ocres, des jaunes. Il a fait une proposition vraiment très juste par rapport à cet univers. Le maître-mot n’était plus le dandysme : on allait davantage vers l’Espagne. Et puis Dandy Dandie, c’était aussi une façon de décliner le nom au masculin et au féminin, puisque nous sommes un groupe paritaire. Ce n’était pas un hasard : c’était un vrai choix de personnes.

Depuis combien de temps le label Yolk existe-t-il ?

A.D. : Officiellement, Yolk existe depuis 2000. Mais le premier disque que nous avons fait, « Quartethno », remontait déjà à 1999. C’était mon quartet, qui allait du côté des musiques arabes, ou plus précisément de la musique classique d’Afrique du Nord. Ce disque autoproduit, en 1999, marquait déjà notre volonté d’exister comme label. Cela fait donc vingt-sept ans. C’est une belle aventure, avec, à chaque fois, de belles propositions. Et cela mérite de continuer à exister. À trois, avec Jean-Louis et Sébastien, on est toujours très soudés et aussi motivés qu’à la première heure. Donc cela va continuer, parce qu’on s’en occupe et parce que c’est vraiment utile dans le paysage musical. On le voit bien : on est sollicités, on reçoit beaucoup de propositions que l’on est souvent obligés de décliner. On ne peut pas se permettre de sortir trop de choses. Mais cela montre bien qu’on a une vraie utilité dans le paysage musical global.

Dandy Dandie
Helios Y Selene
Yolk Music / L’autre distribution

La chronique de JazzMania :  JazzMania.be

Propos recueillis par Jacques Prouvost