Barbara Wiernik : les murmures de Barbara

Barbara Wiernik : les murmures de Barbara

Avec « Between Whispers », Barbara Wiernik livre un nouvel album tout en nuances. Prolongement de son travail de recherche sur les voix du jazz européen, l’album explore l’espace entre les voix et les héritages, avec une attention particulière portée à l’écoute et au partage. Rencontre.

Barbara Wiernik © Didier Wagner

Il y a quatre ans, sortait « Ellipse ». Voici « Between Whispers » dans lequel on sent comme un nouveau cap. Est-ce la conséquence de ce doctorat que tu poursuis depuis quelques années ?

Barbara Wiernik : « Ellipse » était en fait déjà un premier résultat de ma quête doctorale. C’était déjà tout à fait lié à ma thèse, dans le sens où, avec ce projet, j’essayais d’aller vers une instrumentation plus mélangée et habituellement peu utilisée dans le jazz. Je me suis éloignée de ce que j’avais l’habitude de faire, c’est-à-dire de jouer avec un piano, une section rythmique, une guitare… « Ellipse » était vraiment la quête d’un son pour savoir comment jouer avec ma voix sur une instrumentation inhabituelle pour moi et avec des arrangements spécifiques puisqu’il y avait autour de moi un vibraphone, un marimba, une clarinette et un violoncelle.

L’approche de « Between Whisper » est différente ?

B.W. : C’est une tout autre aventure, parce qu’il s’agit, cette fois, de rencontres. Mon doctorat, est vraiment centré sur la voix et sur l’identité des chanteurs de jazz actuels en Europe. Je m’interroge sur leurs origines, leurs influences et leurs singularités. J’essaie de définir ce qu’est la voix actuelle en Europe. Quel est l’héritage de la tradition du jazz. Quelles sont les influences de cette musique et des folklores locaux sur chacun des chanteurs, en fonction du pays où ils ont grandi. Effectivement, j’ai rencontré énormément de chanteurs et de chanteuses et je me suis inventée journaliste pour quelque temps. J’ai interviewé beaucoup d’artistes à qui je posais bien trop de questions (rires).

« Il fallait aller plus loin que la simple rencontre humaine et intellectuelle. »

Ce sont ces rencontres qui t’ont conduite à focaliser « Between Whispers » sur les voix ?

B.W. : En effet, car il fallait aller plus loin que la simple rencontre humaine et intellectuelle, et aller vraiment dans la rencontre musicale. Au départ, je me suis nourrie, je me suis baignée dans la musique de chacun d’elles et eux pour aller à la rencontre de leurs univers. Et je me suis demandé comment mettre tout ça ensemble. Comment aller plus loin encore dans ma recherche et aller à la rencontre pour savoir qui ils sont musicalement. Je me suis plongée dans la rencontre, dans le dialogue, dans leurs compositions, dans leurs paroles, dans leurs interprétations, dans leurs timbres, dans leurs improvisations…

Comment as-tu as défini et choisi avec qui tu allais chanter ?

B.W. : David Linx, était une évidence. David a été mon professeur et un mentor décisif dans mon parcours, et son langage est incroyablement organique. J’ai commencé le jazz, et la musique en général, avec lui. Il me suit depuis toujours et j’admire ce qu’il fait. Veronika Harcsa, Elina Duni et Sofia Ribeiro sont les autres noms qui sont venus à mon esprit spontanément. Je leur ai demandé et immédiatement elles ont accepté. J’ai pensé à Elina Duni pour son intensité, sa manière d’habiter le texte et sa force émotionnelle qui va droit au cœur. A Sofia Ribeiro pour son univers très personnel, sa liberté de timbre et ce mélange de joie, de légèreté et de fado dans son chant. Quant à Veronika Harcsa, c’est pour sa précision rythmique, sa clarté musicale et cette capacité à faire exister une émotion sans la surjouer. Je leur ai demandé à quel point elles voulaient s’investir dans l’écriture. Il y en a qui ont juste eu envie de me dire je viens participer au projet avec les compositions proposées. D’autres qui voulaient tout écrire.

Diederik Wissels, Barbara Wiernik & David Linx © DR BW

« Je me demande encore comment j’ai pu concrétiser ce projet qui réunit tellement de personnes et d’univers. »

Comment cela s’est-il concrétisé, comment as-tu procédé ?

B.W. : Il y a eu d’abord des discussions ensemble, bien sûr. J’ai imaginé et formé des groupes différents pour chaque session et autour de chacun des invités. Celle avec David s’est imposée très naturellement. C’était avec Diederik Wissels, qui est un compositeur et musicien extraordinaire qui me suit aussi depuis toujours. Tous deux m’ont proposé une composition. Bien sûr, avec chaque artiste c’était différent. Si on regarde tout le répertoire, nous sommes huit compositeurs et compositrices pour l’album, et quatre paroliers. Je me demande encore comment j’ai réussi à concrétiser ce projet qui réunit tellement de personnes et d’univers.

Ce qui est quand même étonnant dans cet album, c’est une homogénéité pleine de nuances. Les musiciens viennent de partout, ont de styles différents, on y entend des instrumentations différentes. Pourtant, tout cela a été enregistré à des moments différents, dans des endroits différents…

B.W. : C’est d’abord grâce au talent de l’ingénieur du son, Vincent De Bast, qui était là à chacune des sessions. Et c’est vrai que le son a pu trouver son homogénéité. D’autre part, Alain Pierre était présent à chacun des enregistrements, même quand il ne jouait pas en tant que musicien. Il était là en tant que « oreille externe », un peu comme un producteur. Il nous donnait des conseils, il nous guidait.

C’est lui qui a fait la plupart des arrangements ?

B.W. : Non, il a fait les arrangements des morceaux qu’il a écrits. Contrairement à « Ellipse » où il avait fait absolument tous les arrangements, ici, chaque compositeur, dont moi, avait une proposition pour son morceau.

Elina Duni t’a proposé une chanson en français.

B.W. : Oui, elle chante dans toutes les langues. Elle est albanaise, mais sa langue maternelle est le français. Elle a une magnifique prose et sa manière de parler est déjà très captivante. Elle chante beaucoup en albanais, en anglais, en français, mais aussi en arabe. Et elle voulait écrire en français.

« Je retourne toujours à l’anglais, c’est ma langue musicale. »

Barbara Wiernik © Didier Wagner

Chanter en français, c’est une chose que tu ne fais pas si souvent.

B.W. : J’aime chanter en français, mais c’est toujours hyper confrontant, dans le sens où le français est ma langue maternelle. Et j’ai appris la musique au travers du jazz et commencé vraiment le chant avec l’anglais. Et de ce fait, il y a cette idée que si je chante, c’est en anglais. J’ai quand même fait un album « Soul of Butterflies », où j’ai beaucoup écrit en français. J’ai aussi chanté en français sur l’album « Piwiz » avec Pirly Zurstrassen et Jacques Pirotton. Et aussi, j’ai chanté en français avec Wrap, Alain Pierre et Jean-Louis Rassinfosse. Mais c’est vrai, je retourne toujours à l’anglais, c’est ma langue musicale.

Y a-t-il un « fil rouge » dans les thèmes écrits par chaque compositeur ? As-tu demandé certaines choses en particulier ? Quelque chose qui te ressemble, que tu peux pouvoir chanter, qui te corresponde ?

B.W. : Rien de tout ça. J’imagine qu’ils m’ont proposé de la musique en pensant à moi, d’une manière ou d’une autre, en rapport à ce qu’ils connaissaient de moi. J’ai une relation différente avec chacun d’eux. Ils ont écrit ce qu’ils pensaient pouvoir me convenir. Il y a aussi deux morceaux sans parole qui m’ont été proposés et j’adore aussi chanter sans parole. Celui avec Veronika Harcsa « Give This Song A Title » et le morceau de Diederik Wissels « Shimmering Light ». On pouvait s’exprimer au travers de ces mélodies sans ajouter de paroles, elles sont assez parlantes comme ça.

Vous avez beaucoup répété ensemble avant l’enregistrement ?

B.W. : Avec David et Diederik, j’avais un petit peu répété au préalable, mais avec les autres tout s’est fait par simple envoi de musique à l’avance. Évidemment, tout ce que j’ai écrit pour elles et eux était en rapport avec ce que j’imaginais de notre rencontre.

Cela s’est vraiment fait spontanément en studio ?

B.W. : Oui, chacun avait travaillé chez lui et cela s’est concrétisé lors de la rencontre. La veille, on se retrouvait, mais musicalement, c’était le jour du studio où l’on se découvrait réellement et que l’on plongeait dans l’aventure.

Est-ce que ces morceaux ont évolué aussi par rapport aux interactions ?

B.W. : C’était quand même très écrit, mais il y avait de toute façon de la place pour l’improvisation, c’était cela l’intérêt, aussi. Et puis, dans l’interprétation, on se rend compte parfois qu’il y a des mots et des notes à ajuster, parce que ce que l’on avait dans la tête n’est pas toujours ce qui se produit en studio. Il faut donc rester ouvert à toutes les modifications car ce sont des instants de décisions très courts.

C’était un peu le saut dans le vide ?

B.W. : Disons que tout est fortement pensé en amont, mais après ça, au moment de l’enregistrement, quand on y est, on sait qu’il faut en ressortir plusieurs morceaux. C’est l’expérience jazz qui joue. On est allé à Budapest, Alain, Vincent et moi, pour enregistrer avec Veronika, qui était enceinte et ne pouvait pas prendre l’avion, et rencontrer Gyémánt Bálint. C’était une totale découverte, mais l’expérience était vraiment magnifique dans les studios de BMC et l’accueil était extraordinaire.

Sur le morceau qui ouvre l’album, vous chantez pourtant tous ensemble et a cappella !

B.W. : Ça, c’est la magie. En fait, la magie c’est que la musique de ce morceau a été écrite de A à Z par Alain Pierre. Rien ne pouvait être modifié, parce que chaque voix a été enregistrée séparément, lors de chaque session. Il n’y a qu’à la dernière session où l’on a pu entendre la totalité. On a commencé par la voix de David lors de la première session. C’était phénoménal, car il n’avait que la partition et il devait imaginer toutes les autres voix à venir ultérieurement. On est allé ensuite à Budapest, Veronika a ajouté sa voix et puis on a fait la session avec Sofia Ribeiro à Bruxelles, j’ai ajouté ma voix et finalement Elina Duni a posé la sienne. « A Symphony of Souls », Comme son nom l’indique est tout un symbole, car c’est le morceau du rassemblement, de l’unité, du souffle commun et de la rencontre des âmes.

C’est un superbe travail. Et quelle magnifique entrée en matière pour cet album !

B.W. : Merci, cela me fait plaisir, parce qu’on a beaucoup hésité à savoir si on ouvrait ou concluait l’album avec ce morceau.

Barbara Wiernik © Cassandre Sturbois

« Je n’avais pas envie qu’ils se travestissent pour venir vers moi. »

Vous avez bien fait de commencer avec ce titre car cela respire, ça permet d’installer le « concept » et de rassembler les identités. A propos de styles et de personnalités, on retrouve parfois un peu de classique, un peu plus pop, une pointe d’orientalisme quelquefois. Ce sont des choses que tu as demandées ou injectées, ou cela vient de l’écriture et des propositions des compositeurs.

B.W. : Je leur ai surtout demandé d’être eux-mêmes. Je n’avais pas envie qu’ils se travestissent pour venir vers moi. J’avais vraiment envie de faire ce travail moi-même, d’aller vers chacun d’eux pour qu’ils et elles gardent leur intégrité. Pour « Thinking Back », David m’a fait chanter de façon hyper aigue. J’ai vraiment dû sortir de ma zone de confort, mais je suis tellement heureuse de l’avoir fait parce que cela fait vraiment sens pour nos deux voix qui se marient super bien.

Revenons un moment sur les thèmes abordés et sur ce possible fil rouge, s’il y en a un.

B.W. : Ce fil est peut-être souterrain. Par exemple le morceau de David et le morceau écrit par Marie-Sophie Talbot, « Painting the Years », sont tous deux une ode aux souvenirs et aux couleurs que l’on peut mettre dans nos vies. Comment peut-on vivre avec le passé, douloureux ou heureux. Les deux morceaux sont très différents, mais le thème est commun. « Femme qui court avec les loups », d’Elina Duni parle de la puissance de la femme. « The Garden Tree » parle de l’arbre comme symbole de ce qui grandit à travers nous, relie ciel et terre, mémoire et devenir. « Dance Beneath the Waves », sorti en single, est un morceau enregistré avec Elina Duni, Alain Pierre, Nicolas Fiszman et Antoine Pierre. Cette composition d’Alain avec mes paroles parle du mouvement intérieur, d’une profondeur cachée, du désir de rester vivant sous la surface, là où l’émotion circule autrement. De même, « Refuge Place » traite de la paix intérieure, cherche à savoir comment trouver les endroits qui nous rassurent, comment être en paix avec les autres dans un monde souvent hostile.

Barbara Wiernik © Cassandre Sturbois

L’ensemble de cet album te ressemble terriblement, même s’il y a beaucoup d’invités et beaucoup de personnalités différentes.

B.W. : C’est un dialogue qui s’est mis en place tout seul et naturellement. C’est un partage très humain et intime.

Du point de vue de l’instrumentation aussi, c’est assez nuancé et pourtant totalement cohérent.

B.W. : Ce sont des idées que j’ai toujours partagées avec Alain afin de savoir comment on pouvait habiller certains titres. Fallait-il un violoncelle ici, une percussion là. Marie-Sophie Talbot joue du piano mais aussi des percussions. Sigrid Vandenbogaerde s’est imposée naturellement sur deux titres. Lors de chaque session, nous avions chaque fois d’autres instruments, d’autres mises en place, d’autres rythmiques. Il fallait mettre tout cela en valeur sans briser l’unité générale.

Combien de temps s’est-il écoulé entre le premier enregistrement et le dernier ?

B.W. : On a commencé le premier enregistrement en mars 2024 avec David et Diederik, et les derniers étaient en septembre 2025 avec Elina Duni.

En live, comment allez-vous vous y prendre pour faire ressortir toutes ces émotions et souvent sans les invités, j’imagine ?

B.W. : Pour les concerts, il y aura Antoine Pierre, Nicolas Fiszman et Alain Pierre pour la section rythmique et ce sera Sarah Klenes qui me donnera le change. Elle fait un travail prodigieux et elle a toute mon admiration, car c’est un challenge énorme. Elle a tellement de talent ! Elle a appris chacun des rôles de l’autre chanteur qui m’accompagne sur l’album. Mais il faut aussi garder la personnalité de Sarah et j’ai vraiment envie qu’on l’entende et que ça ressorte.

Des premiers concerts sont prévus ?

B.W. : À l’An Vert le 6 mars et puis sortie Bruxelloise le 10 avril à la Jazz Station, le lendemain à Dinlfoss à Rixensart et puis on joue à Jazz9 à Mazy le 22 mai et encore au Gaume Jazz Festival le 7 août… Et encore ailleurs, j’espère.

Barbara Wiernik © Cassandre Sturbois

« La musique ne doit pas toujours être compliquée. L’important, c’est qu’elle touche. »

Je te le souhaite et j’espère que l’album sera bien diffusé et que les organisateurs auront la bonne idée de t’inviter car cette musique, riche, est accessible au plus grand nombre.

B.W. : Je l’espère réellement et je pense vraiment que ce projet peut trouver son public. La musique ne doit pas toujours être compliquée, au contraire, même si elle est sophistiquée. L’important c’est qu’elle touche.

C’est fait, en ce qui me concerne.

Barbara Wiernik
Between Whispers
Igloo Records

Propos recueillis par Jacques Prouvost