Clément Dechambre & Nicolas Puma : En mode |pause|

Auteurs d’un magnifique album conçu à deux cerveaux (+ une machine), le duo liégeois revient sur un parcours jalonné de souvenirs d’enfance. N.B. : Nicolas se joindra à la conversation un peu plus tard…
Peux-tu préciser dans quelles circonstances toi et Nicolas vous vous êtes rencontrés ?
Clément Dechambre : Nous nous sommes rencontrés à l’école où nous sommes très vite devenus des amis.
Puis vous avez fréquenté les mêmes conservatoires ?
C.D. : Non, pas vraiment. J’avais déjà un bagage musical, j’ai fait l’académie. Lui, il jouait de la basse électrique de façon autodidactique. Après l’apprentissage de base, nous avons commencé à jouer plus sérieusement ensemble… Au départ, c’est lui qui apportait les compositions.
Tu veux dire que vous ne reproduisiez pas la musique des autres ?
C.D. : En effet… Au début, on a bien essayé de jouer du Nirvana, mais avec un saxophone et une basse électrique, nous étions un peu limités…
On a prétendu un moment donné que Liège était la ville qui se prêtait particulièrement bien aux rencontres entre musiciens de jazz. Est-ce toujours le cas ?
C.D. : C’est moins facile, il y a moins de jams à différents endroits de la ville. A l’époque, il y avait moyen de jouer tous les jours, de rencontrer d’autres musiciens. Cela se faisait sur la Péniche, au Color Café… Aujourd’hui, il reste une jam mensuelle au Pelzer, il y en a de temps à autre au Flak Bar…
Contrairement à toi, Nicolas n’a pas fréquenté les cours de Garett List.
C.D. : Non, il s’est orienté directement vers le conservatoire jazz alors que, de mon côté, j’ai étudié la composition et l’improvisation.
« C’est grâce aux cours de Garrett List et de Michel Massot que j’ai su que l’on pouvait se lancer dans la musique sans a priori. » (Clément Dechambre)
Qu’est-ce que ça t’a apporté ces cours chez Garrett List ? En quoi ont-ils été importants pour toi ?
C.D. : C’est grâce aux cours de Garrett, et de Michel Massot aussi, que j’ai su que l’on pouvait se lancer dans la musique sans a priori. On acceptait de « plonger » dedans et on en acceptait les conséquences. Ça a été très important pour moi. Et puis, j’y ai rencontré beaucoup de musiciens. Tu me demandais tout à l’heure si Liège se prêtait à ce type de rencontres. Je te répondrai que c’est certainement le cas avec les cours de Garrett List. Certains venaient de loin pour suivre ses cours…

Il paraît que c’est toi qui as attiré Nicolas vers la contrebasse. En lui faisant écouter des disques de Charles Mingus…
C.D. : On écoutait du métal à l’époque (sourire). Puis j’ai découvert Mingus… Un choc ! Comme nous écoutions souvent de la musique ensemble, je lui ai demandé ce qu’il en pensait. Ça a été une révélation en ce qui le concerne. Avec son papa, nous sommes allés lui chercher sa contrebasse. Au début, on devait s’arrêter de jouer toutes les cinq minutes, tant c’était fatigant pour lui de maîtriser un tel instrument ! (rires) C’est hyper physique, en fait ! (Notre conversation dévie un moment sur Joëlle Léandre qui vient jouer en ville quelques jours plus tard – NDLR)
Comme elle (Joëlle Léandre – NDLR), quand nous sommes en duo, nous essayons d’être le plus honnête et le plus transparent possible. On n’essaie pas de se cacher à tout prix derrière une technique de jeu, une production léchée ou derrière des compositions compliquées.
Vous faites tous les deux partie de L’Œil Kollectif : tu peux me parler de cette structure, de son fonctionnement ?
C.D. : Je dois d’abord préciser que nous avons mis L’Œil Kollectif en pause. Certains habitent en France, nous sommes tous devenus des parents… Mais ça a vraiment été une belle expérience. Pendant un temps, nous nous sommes retrouvés du côté des organisateurs de concerts. Nous faisions des Jazz-off à l’An Vert tous les mois ; nous y invitions les musiciens avec lesquels nous avions envie de jouer. Ils nous mettaient des pieds au cul, nous apprenions de nouvelles techniques… Malheureusement, cela fait un bon moment que nous n’avons plus rien organisé.
Il y a un énorme gouffre entre l’avant-garde de L’Œil Kollectif et la musique que vous jouez séparément, toi et Nicolas. (Clément fait partie de projets électro-jazz comme The Brums et Oootoko, Nicolas joue du manouche, de la fusion-world… – NDLR)
C.D. : Lorsque nous avons mis L’Œil Kollectif en veille, nous nous sommes tous recentrés sur ce que nous savions faire de mieux. Même si j’ai personnellement continué à jouer des improvisations libres, notamment avec le violoncelliste Pierre Gerard.
« Ca a été facile de faire ce disque car il reflète ce que nous sommes Nicolas et moi. » (Clément Dechambre)
Avec votre album en duo, « |pause| » il y a un retour à l’improvisation par moments…
C.D. : En fait, ça a été facile de faire ce disque, car il reflète ce que nous sommes, Nicolas et moi. Nous savions à chaque moment vers où nous allions. Il n’y a jamais eu d’hésitation.
Quelle est la signification de ce mot : « pause » ?
C.D. : Il faut d’abord remonter à la période du Covid. Lorsque nous avons dû mettre tous nos projets en stand-by. Puis tout a redémarré sur les chapeaux de roues. Or, nous éprouvions l’envie depuis bien longtemps de créer quelque chose ensemble. Comme nous habitons à proximité l’un de l’autre, nous avons mis à profit des moments de « pause » pour se retrouver ensemble et pour jouer. Au départ, ce n’étaient que des sessions, avant que l’idée d’en faire un disque n’arrive.
C’était un peu mon idée : « à présent, nous nous posons pour faire une musique qui nous ressemble. » Est-ce le cas ?
C.D. : (il réfléchit…) En partie. Ce sont des choix musicaux que l’on se réserve à deux parce qu’ils ne correspondent pas à ce que nous faisons ailleurs, Nicolas et moi. Le genre musical de « |pause| » est aussi plus facile à aborder à deux…

Clément Dechambre © France Paquay
Vous utilisez une machine, le Cosmos, que vous appelez affectueusement « notre amie » lors des concerts. S’agit-il de faire des recherches sonores ou est-ce vraiment indispensable à la création de votre musique ?
C.D. : Non, le Cosmos ne nous est pas indispensable. D’ailleurs, nous avons fait plus de concerts sans cette machine qu’avec elle. Au départ, notre musique devait être principalement acoustique, afin de nous permettre de retourner à l’essentiel. A un moment donné, c’est notre musique elle-même qui a exigé que nous utilisions des espaces plus larges, ce que la machine nous permettait de faire. Ce duo saxophone / contrebasse est très sec, intimiste même. Nous avions besoin de respirer. Le Cosmos nous permettait de la faire car il n’y a pas de gros traitement électronique avec elle. C’est la seule machine que nous avons gardée car elle restitue le son de nos instruments et rien d’autre. Elle produit des sons que nous avons nous-mêmes joués en live. C’est plutôt l’effet d’un sampler. Nicolas et moi, on aime l’électronique, mais ici, nous avions besoin d’un son qui ne serait pas « trituré »…
(NDLR : Nicolas s’installe à notre table)

Nicolas Puma © France Paquay
Nicolas, je t’avais réservé une question. C’est donc Clément qui, en te faisant découvrir la musique de Charles Mingus, t’a attiré vers la contrebasse.
Nicolas Puma : Exactement ! C’est bien ainsi que ça a démarré. (Les deux amis se rappellent leurs souvenirs, d’être allés chercher la première contrebasse de Nicolas – NDLR). Elle appartenait à un vieux musicien hongrois proche de l’Orchestre Philarmonique. Il voulait s’en débarrasser.
Imaginons l’inverse, en pleine fiction… Quel serait le saxophoniste que tu aurais aimé faire découvrir à Clément et qui l’aurait conduit à choisir cet instrument ?
N.P. : (il réfléchit longuement…)
Pour ma part, j’ai peut-être bien ma petite idée : cela ne pourrait-il pas être John Surman ? Je trouve que c’est flagrant sur votre album.
C.D. : Ah oui ! Je connais un peu Surman, mais je n’ai sans doute pas assez écouté ou alors j’ai raté des époques. (Je lui suggère d’écouter « The Amazing Adventures of Simon Simon – ECM 1981 – il calle l’album sur son GSM – NDLR) On continue à s’envoyer nos découvertes avec Nicolas.
N.P. : Finalement, j’aurais aimé te faire découvrir Eric Dolphy puisque tu m’as fait découvrir Mingus…
« Ca fait longtemps qu’on se connait. Il fallait concrétiser musicalement cette amitié qui nous unit. » (Nicolas Puma)
De ton côté Nicolas, quelle est ta conception du mot « pause », le titre de votre album ?
N.P. : Ça fait longtemps qu’on se connaît. Il fallait sans doute concrétiser musicalement cette amitié qui nous unit depuis si longtemps. Ça se mettait bien après cette période Covid où j’avais galéré : j’avais perdu mon statut d’artiste et étant sans revenus, j’avais accepté un emploi de réassortisseur dans une grande surface. Il était temps pour moi de retrouver mon rôle de musicien. Surtout pour des choses qui me correspondaient.
Je trouve en effet qu’il y avait beaucoup d’éclectisme chez toi… Du jazz manouche, du Klezmer…
N.P. : J’en avais besoin aussi. Mais ce disque avec Clément, j’y pensais aussi depuis longtemps.
Quelle importance l’image (la vidéo comme la photo) prend-elle dans votre processus de création musicale ?
N.P. : Au départ, nous n’y pensions pas trop. C’est après que nous nous sommes dit que l’image pouvait apporter un plus. Qu’elle nous accompagne.
C.D. : Notre musique est très concrète. Pour beaucoup de gens, il y a ce besoin de se raccrocher à une image. En ajoutant des images, je pense que nous effectuons un pas vers eux. Sans visuel, nous aurions tout aussi bien pu rester chez nous à faire de la musique. Ces images, nous les avons construites et choisies à deux. Exactement de la même façon que nous avons composé et joué ensemble. Tout est cohérent aussi : par exemple, la vidéo qui accompagne les premières notes du concert a été tournée dans notre quartier… Toutes les images que l’on peut voir nous représentent vraiment.

Pour décrire une musique instrumentale, on utilise souvent le qualificatif « cinématographique »…
C.D. : Ceux qui écoutent ce type de musique ont souvent ce réflexe : se raccrocher à des images. Ici, en leur montrant nos propres images, nous tentons simplement de les aider. De leur proposer une piste. Notre souhait serait à l’avenir d’aller plus loin dans l’image. Se donner les moyens de mettre l’image et le son au même niveau.
Imaginons enfin que vous deveniez vraiment un trio : outre le Cosmos, quel serait le troisième élément que vous ajouteriez à votre duo ? Choisissez qui vous voulez !
C.D. : On peut choisir n’importe qui ?!
N.P. : (sans hésiter) Je prends Björk !
C.D. : Moi j’engage Paul Motian (rires). Un coloriste derrière tout ça, ce serait sympa !
Puma / Dechambre duo
|pause|
Off Records