Gaume Jazz 2026 : regards croisés sur une 42ième édition exceptionnelle – journée #1

Gaume Jazz 2026 : regards croisés sur une 42ième édition exceptionnelle – journée #1

D’édition en édition, nous ne cessons de le dire : le Gaume parviendra toujours à nous surprendre… positivement ! A l’heure où la relève approche à grands pas (juré, promis ! dixit Jean-Pierre Bissot…), nous avons à nouveau profité d’un long week-end musicalement exceptionnel en Gaume.

En voici le compte-rendu en regards croisé… Ceux de Jean-Pierre Goffin et de Jacques Prouvost. Alors les gars… Vos impressions SVP !

Avant-première

L’édition 2026 s’est révélée comme un tout grand cru avec des temps forts absolument inoubliables. Impossible de voir tout : salles combles, j’ai raté la création de François Vaiana louée de toutes parts, « Petite Lucette » et Ann Pierlé encensées elles aussi.

Le soleil est de la partie pour cette quarante-deuxième édition. Le festival gaumais a déjà subi tous les types de climats et d’atmosphères : le froid, la pluie, la boue, la tempête, la chaleur, mais il nous a toujours épargné la canicule, heureusement. Et l’affiche est de très haut niveau.

Barbara Wiernik © Gerard Beckers

Journée 1 – vendredi 7 août

Ceux qui avaient déjà vu un concert de Barbara Wiernik ces derniers temps nous avaient prévenus : formidable ! Un des concerts de l’année… On attendait donc beaucoup de cette ouverture du Gaume Jazz dans la petite salle du centre culturel, et on a été conquis ! Alain et Antoine Pierre, Nicolas Fizman, un trio superlatif déjà, puis les deux voix de Barbara et de Sarah Klenes qui se croisent ou s’enchâssent sur « Shimmering Light » de Diederik Wissels, après le délicieux « Femme qui court avec les loups » d’Elina Duni. Barbara sort aussi de la setlist de l’album avec le sensible « Vortex of Silence » de Balint Gyémant. Un tourbillon d’émotion pour ouvrir la 42e édition.

Guillaume Vierset Edges © Gerard Beckers

Pour démarrer les festivités ce vendredi, il fallait déjà faire des choix. Ayant déjà vu plusieurs fois Barbara Wiernik et son magnifique projet « Between Whispers », j’opte pour une approche musicale totalement opposée et je vais écouter Guillaume Vierset (Edges), sous le chapiteau 2. Edges porte bien son nom car il surfe sur les crêtes du rock, du noisy, du psyché, du punk et du prog et laisse beaucoup de place aux impros. Du jazz, en somme. La rythmique est solide : d’un côté Teun Verbruggen à la frappe alerte, sèche et toutefois nuancée aux drums, et de l’autre Matteo Mazzù à la basse électrique, qui suit les méandres rythmiques, tourne autour des thèmes, relance ou « ancre » avec une belle autorité. Les solistes ont toutes les latitudes. Camille-Alban Spreng se partage entre piano et Rhodes, sur lesquels il alterne les effets : nappes cosmiques et interventions incisives, voire parfois ultra-tranchantes et chaotiques. Son jeu s’accorde idéalement à celui du leader, nonchalamment assis sur sa chaise comme pour éviter les poses de « guitar hero ». Vierset compose des thèmes pleins de force, de brisures, d’équilibres précaires, qu’il délivre dans un jeu intense. Riffs, textures, fuzz, tout y passe pour exprimer son engagement politique et social au travers de « Take Pill », « Mister Protocol » et autres « 404: Bug not Found » ou « The End of the F***ing World ». Radicalement parfait. Il y a comme un parfum de Jazz Bilzen seventies qui flotte sur le parc.

Hommage à Keith Jarrett © Gerard Beckers

On se presse sous le Grand Chapiteau. Alex Dutilh, journaliste, critique, producteur et animateur radio, a rencontré Keith Jarrett six fois au cours des trente dernières années. Tous les cinq ans, il avait rendez-vous avec le pianiste pour de longs moments de confidences et d’échanges. Il en a tiré un texte, presque improvisé, pour un livre paru en huit exemplaires aux éditions Virgile Legrand. C’est ce texte qu’il déclame, entouré d’Airelle Besson à la trompette et de Jean-Pierre Viret à la contrebasse. Dutilh raconte Jarrett comme on parle d’un ami à qui l’on tient énormément. Il brosse sa carrière sans tomber dans la lecture figée d’une biographie. C’est joyeux, tendre, affectueux et plein d’anecdotes musicales et comportementales, qui permettent de bien comprendre le génie du pianiste américain et ses exigences. Chaque paragraphe est « entrecoupé » d’interventions des deux musiciens. On y entend « Memories of Tomorrow », « My Song » ou encore « Autumn Leaves ». La trompette est aérienne, claire et précise, la contrebasse enveloppante et l’introduction en solo sur « Never Let Me Go » est bouleversante. Ajoutez à cela quelques documents sonores extraits d’interviews et l’émotion est totale. Standing ovation.

Nathalie Loriers le rappelait : c’est en 1989 qu’elle a foulé pour la première fois les planches de Rossignol : c’était avec Diederik Wissels. Pour fêter les trois fois vingt ans de l’artiste, le Brussels Jazz Orchestra – dont elle est la seule présence féminine (à quand une autre instrumentiste ?) – mettait la pianiste à l’honneur sur une série de ses compostions arrangées par des membres de l’orchestre. « La Fin de l’Eté », « Âme Sœur », avec un superbe solo de Dieter Limbourg, puis « Envols », se succédaient, le piano étant par moments malheureusement un peu étouffés par la puissance du BJO. « Jazz at the Olympics », fantastique moment de swing débridé enflammait le public.

Nathalie Loriers © Gerard Beckers

Plus tard dans la soirée, Nathalie Loriers, qui fêtera bientôt son soixantième anniversaire, a reçu du Brussels Jazz Orchestra dans lequel elle officie depuis belle lurette un magnifique cadeau (et amplement mérité) : rejouer ses compositions avec elle. Le projet s’appelle « Envols » et le morceau éponyme respire toute la personnalité de la pianiste. Elle insuffle un rythme et un esprit musical que l’on entend rarement d’un Big Band. Avec Nathalie, le lyrisme côtoie toujours l’envie de swing et la nostalgie jette toujours un œil vers demain. Le programme permet aussi de mettre en valeur quelques solistes, BJO oblige ! On savoure ainsi les interventions de Frank Vaganée, tempétueux dans ses suites de chorus sur « Neige », Pierre Drevet, tout en nuances et clarté sur « Lost », ou encore Lennert Baerts au ténor sur un « Jazz at the Olympic » lancé à cent à l’heure. Pour finir, il y aura encore une dernière « Danse éternelle » pour saluer cette superbe machine qu’est le Brussels Jazz Orchestra et de notre brillante pianiste belge.

Jean-Pierre Goffin et Jacques Prouvost (ce qui explique les caractères normaux et gras)