Gaume Jazz 2026 : regards croisés sur une 42ième édition exceptionnelle – journée #2

Gaume Jazz 2026 : regards croisés sur une 42ième édition exceptionnelle – journée #2

D’édition en édition, nous ne cessons de le dire : le Gaume parviendra toujours à nous surprendre… positivement ! A l’heure où la relève approche à grands pas (juré, promis ! dixit Jean-Pierre Bissot…), nous avons à nouveau profité d’un long week-end musicalement exceptionnel en Gaume.

En voici le compte-rendu en regards croisé… Ceux de Jean-Pierre Goffin et de Jacques Prouvost. Alors les gars… Vos impressions SVP !

Journée 2 – samedi 8 août

Les petits Gaumais sont sur la scène du chapiteau 2 et présentent le travail qu’ils ont accompli avec An Pierlé et son band. La bonne humeur, l’exubérance et les chants se mélangent avec bonheur dans un spectacle aussi festif que touchant.

On retrouvera plus tard, sur la même scène, la pianiste chanteuse en pleine forme avec son quartette (Koen Gisen, Hendrik Lasure et Casper Van de Velde). Depuis sa rencontre avec les membres de Schntzl et son combat – gagné – contre la maladie, An Pierlé semble envisager sa musique et son art différemment. L’univers poético-fantasmagorique est toujours bien présent, les textes toujours incisifs, mais ils sont maintenant ornés d’optimisme. Avec une énergie débordante et un sens inné de la mise en scène, An Pierlé, bouge, danse, crée des personnages, change de look, va de l’avant-scène aux claviers, communique avec ses musiciens et le public. On s’amuse, on participe, on réfléchit. « The Sting », « Wave » ou « Daybreak » sont parsemés d’éclats de sax, de grooves sombres et d’effets électro vintage. Ce mélange de jazz, de new wave et de rock expérimental nous emmène sur des chemins où l’on pourrait peut-être croiser Kate Bush, Bowie, Laurie Anderson ou Mark Hollis. Il y a quelque chose d’hypnotisant, d’humain, de délirant et d’émouvant dans ce show parfait. La vraie vie en liberté.

Un peu déçu par le concert que j’ai trouvé un peu « lisse » de Stéphane Mercier au Dinant Jazz, je me suis retrouvé très enthousiaste pour sa performance gaumaise : avec son sax « in C », entre le ténor et l’alto, le saxophoniste est apparu bien plus emballant, et même bouillonnant, entouré de sa rythmique irlandaise, Dave Redmond et Darren Beckett, et de son fils Idris auteur d’une prestation totalement accomplie. Point d’orgue final de ce concert, un super « Too Cool for School » traité avec une maestria « made in US » !

Pères & Fils © Jean-Pierre Goffin

Avant cela, le saxophoniste Stéphane Mercier profitait de sa carte blanche pour inviter ses complices de longue date (Dave Redmond, cb, et Darren Beckett, dm et son fils Maël Idris Mercier (p)) et présenter un délicieux cocktail de compositions originales et de standards bien enracinés dans un hard bop moderne et groovy. Chez Stéphane Mercier, la mélodie est toujours en première ligne. Soutenu par cette solide rythmique, le saxophoniste peut s’envoler en toute quiétude (« Pond Life ») ou laisser la parole au contrebassiste sur l’énergique « Windchill », qui trace comme un long travelling dans les rues de New York. Puis il échange avec le pianiste sur une « Suite » aventureuse et s’amuse sur le swinguant standard « Just in Time ». Un concert des plus rafraîchissants.

L’église entièrement rénovée pour accueillir à la fois le culte et la culture retrouvait sa vocation de lieu d’intimité pour les formules en duo. Géraldine Cozier et Nicolas Dechêne à la guitare revisitaient la musique baroque de Dowland, avec une intrusion dans l’univers de Purcell. A coup sûr un des temps forts du festival tant à la fois l’intensité et la poésie se mêlaient dans un univers pourtant bien éloigné des rythmes jazzy, mais transcendé par la voix de Cozier… Les guitares acoustique ou électrique distillaient de subtiles et délicates touches sur la voix magnifique de Géraldine.

Mais il est temps d’aller nous « recueillir » dans la petite église de Rossignol, où la chanteuse Géraldine Cozier et le guitariste Nicolas Dechêne nous convient à savourer la musique de Henry Purcell et de John Dowland. L’acoustique de l’édifice récemment rénové est idéale pour cette musique. Du haut de la chaire, Géraldine répond à l’appel de Nicolas qui, sur sa guitare classique 1/4, expose un jeu intimiste, souple et très articulé. A bien écouter, on pourrait y entendre un luth. Les deux artistes se rejoignent dans le chœur. Les respirations et les silences se mélangent dans un chant divin et délicat. Les histoires mélancoliques, parfois sombres, sont illuminées par des arrangements subtils et raffinés. « In Darkness Let Me Dwell » introduit magnifiquement le célèbre « Cold Song » avant de poursuivre avec le fragile « Go Crystal Tears ». Le moment est suspendu et le frisson parcourt l’assistance. Émotion et grosse ovation totalement méritée. Un projet hors du commun auquel on souhaite un long parcours.

Retour au parc. Le groupe luxembourgeois Dock In Absolute foulait pour la première fois les planches du Gaume Jazz. Et le grand chapiteau est plein à ras bord pour accueillir ce power trio. Car c’est de cela qu’il s’agit, un power trio. La plupart des compositions – voire toutes – sont un peu construites sur un schéma récurrent qui va crescendo et en progressions harmoniques. La puissance et l’énergie sont de mise. Le jeu de Jean-Philippe Koch (p) est physique et rappelle par moments celui de Tigran Hamasyan (en moins nuancé). Dans ce jazz dense, aux connotations pop-rock romantiques, on devine aussi quelques citations classiques (Moussorgski ou Rachmaninov, peut-être). On ne peut pas reprocher à Dock In Absolute un manque de cohésion ni d’un manque d’enthousiasme débordant, juste peut-être d’un manque de variations. Le public, lui, s’est laissé emporter par cette fougue.

Ne demandez pas un classement des meilleurs concerts de l’édition 2026 ! Le niveau est tel qu’en choisir un semble impossible… Quoique… Erik Truffaz, on l’attendait, bien sûr, mais son concert a atteint des sphères quasi inaccessibles. Oser s’attaquer à un des albums-phares de Miles Davis, fallait le faire. Ce « New Sketches of Spain » est une performance de très haut vol. Pour ne pas tomber dans la caricature « flamenco pour touriste », il fallait des musiciens de haut vol : d’abord le guitariste Pau Figueres, seul sur scène à la guitare espagnole, introduit la pièce maîtresse de l’album, avant l’arrivée de Truffaz et les premières notes du célèbre concerto. Arrivent les autres musiciens et surtout Antonio Lizana (associé à Truffaz dans le nom du groupe) sax et au chant, l’émotion est ressentie dans la salle. Puis arrive Ana Perez, danseuse et moteur rythmique du projet : ses claquements rageurs, ô combien expressifs, tiennent la musique en haleine, le rythme conçu à la fois dans la sueur et la douceur emmène le groupe dans ses derniers retranchements, le public est debout, le chapiteau vient de vivre le climax de l’édition 2026

Pour terminer ce samedi roboratif, le closing act est assuré par le trompettiste Erik Truffaz et le saxophoniste et chanteur Antonio Lizana. Ces deux-là se sont rencontrés du côté de Katmandou et ont rêvé de revisiter le « Concierto de Aranjuez » de Joaquín Rodrigo et, bien sûr, le « Sketches of Spain » de Miles Davis, centenaire oblige. La guitare flamenco de l’excellent Pau Figueres accueille le trompettiste au son du célèbre adagio, aussitôt rejoint par le souffle puissant et chaud du sax ténor. Rapidement, tout s’enflamme. La danseuse flamenco Ana Pérez vient défier et envoûter les musiciens. Et ce n’est qu’un début. Le chant déchirant et profond de Lizana époustoufle les spectateurs, qui ne contiennent plus leur enthousiasme. Les percussionnistes (Manuel de la Torre et Vincent Thomas) rivalisent de créativité et d’énergie. Le bassiste Arin Keshishi souligne les tempos. La tension monte encore. Le groupe mélange « Pan Piper », « Soleá » et autres compos originales (« Salida Papa », « Saloua », « Le soleil d’Eline »…). La danseuse revient, comme la passion qui refuse de lâcher. Les échanges entre la batterie et le taconeo d’Ana Pérez sont incandescents. On voyage, on flotte, on danse. Alors oui, on en redemande de ce concert fougueux, plein d’ardeur et de ferveur. Un moment absolument exceptionnel.

Jean-Pierre Goffin et Jacques Prouvost (ce qui explique les caractères normaux et gras)