Margaux Vranken, pianiste entre Bruxelles et Los Angeles

Margaux Vranken, pianiste entre Bruxelles et Los Angeles

Margaux Vranken © Robert Hansenne

Née à Bruxelles, Margaux Vranken est pianiste et compositrice à la formation très large : étude classique en académie, choriste à l’Opéra Royal de La Monnaie, piano jazz au Conservatoire de Bruxelles, elle fonde un premier quartet en 2012, « PINTO ». En 2016, elle reçoit une bourse de la Fondazione Siena Jazz pour participer à un workshop avec Dave Binney, Ben Wendel, Stefano Battaglia, Jeff Ballard… L’année suivante, Margaux obtient une bourse d’étude au Berklee College of Music. En 2021, elle sort « Purpose » sur le label IGLOO et en novembre 2022 « Songbook » toujours chez IGLOO, où se confirme son penchant pour les voix. Un troisième opus est attendu fin 2023 avec la chanteuse américaine Farayi Malek. Margaux vit la plupart du temps à Los Angeles.

«J’ai un visa de travail valable jusqu’à l’été 2025… J’essaie d’optimiser le temps dont je dispose.»

Lors de notre premier entretien il y a deux ans, je vous avais demandé si c’était important de passer par le Berklee College de Boston. Aujourd’hui, je vous demande : est-ce important de rester vivre aux Etats-Unis ?
Margaux Vranken : Pour le moment, oui. Après, rien n’est gravé dans la pierre : ça peut être une expérience dans mon cahier de vie, comme ça peut être quelque chose sur le moyen ou le long terme. Pour l’instant, j’ai un visa de travail valable jusqu’à l’été 2025, ce qui me permet d’envisager beaucoup de choses ici : j’ai déjà enregistré un album et j’essaie d’optimiser le temps dont je dispose. Donc, oui c’est important, mais je ne sais pas jusque quand.

Margaux Vranken © Robert Hansenne

En quoi consiste votre travail pour le moment ?
M.V. : Un millier de choses pour pouvoir payer les factures, Los Angeles est une ville très chère. Je travaille à mi-temps dans une société de post-production cinématographique : tâches administratives, accueil etc… C’est une très chouette équipe, très flexible. Par exemple, je suis repartie en décembre en Belgique pour la sortie de l’album, et on me dit que je reviens quand je veux ! J’ai quelques élèves auxquels je donne des cours en privé, je joue à l’église tous les samedis et dimanches matin, je donne cours de piano une journée entière par semaine dans une école à Hollywood, aussi des cours en ligne pour certains élèves, et, bien sûr, j’essaie d’avoir un maximum de concerts, d’avoir des séances d’enregistrement…. J’essaie de joindre les quinze bouts, c’est beaucoup de déplacements et de travail pour vivre ici de manière décente.

Facile de trouver des concerts ?
M.V. : Lentement, mais sûrement, il y a des concerts. On a joué à Paso Robles, une ville au Nord de Los Angeles, dans un super club qui a ouvert il y a un an, tenu par des gens très sympathiques et qui a acquis déjà une belle réputation. Des musiciens viennent de toute la Californie pour y jouer. J’y ai joué en solo un soir et en quartet un deuxième soir. Mais pour le moment, vraiment rien de très régulier.

«C’est clairement pour la musique que je suis venue à Los Angeles.»

Aller vivre à Los Angeles, vous l’avez pris au départ comme une expérience de vie ou c’était la musique qui vous motivait ?
M.V. : C’est clairement pour la musique que je suis venue ici, il y a une importante scène musicale et tout ce qui touche au cinéma, à la télévision. A ce sujet, j’ai un partenariat avec une société de synchronisation, une société qui fait les démarches pour placer ta musique un peu partout : télévision, cinéma, publicité… C’est le genre de chose pour laquelle on vient ici : il y a énormément de musiciens ici, le grand LA fait quelque chose comme 10 millions d’habitants, ça crée évidemment plus d’opportunités… mais ce n’est pas pour autant que les choses sont faciles.

Le système des syndicats américains est plutôt fermé. Est-ce que vous le ressentez ?
M.V. : Oui, si vous voulez faire une tournée sur la Côte Est sans avoir de visa, ça va être horrible ! Teun Verbruggen, par exemple, avait eu énormément de problèmes avec Flat Earth Society il y a quelques années. Ils sont hyper-fermés et hyper-protectionnistes chez eux, par contre quand ils viennent chez nous, pas de problème… Ce n’est donc pas très équitable. Le fait d’avoir un visa de travail me donne un statut légal et ça facilite la vie.

Margaux Vranken © Robert Hansenne

S’adapter à une ville pareille, c’est difficile pour quelqu’un qui vient de Schaerbeek ?
M.V. : Oui, tout a une proportion assez dingue. Il faut résister à l’impression d’être comme une petite fourmi. On habite dans la vallée, une espèce de cuvette, et quand vous venez de la mer à Santa Monica, vous devez gravir la montagne pour arriver dans la vallée, et là vous avez un panorama avec des habitations à perte de vue. C’est quelque chose qui m’enrichit, de me sentir dépassée par quelque chose d’aussi grand… J’aime cette sensation.

L’album « Purpose » a été enregistré avec les musiciens américains que vous avez rencontrés à Boston, le deuxième, vous le faites avec des musiciens de Belgique.
M.V. : C’est amusant de dire ça parce que je suis la seule Belge de l’album. Pologne, France, Israël, Pays-Bas, Brésil… Mais ce sont des musiciens qui vivent à Bruxelles depuis longtemps. Je joue avec Tom (Bourgeois), Fil (Caporali) et Daniel (Jonkers) depuis très longtemps. Aneta (Nayan), il y a dix ans que j’écris avec elle. Stacy (Claire) a été un vrai coup de cœur lors d’un concert et elle nous a rejoint au Gaume Jazz Festival en 2021. Ça avait du sens pour moi de réunir tous ces gens. Et il reste un lien avec le Berklee avec Tamara (Jokic) et Erini que j’avais envie de mettre en lumière. Mais c’est vrai que l’album a un ancrage très bruxellois, pour le studio et pour l’ingé-son.

« Purpose » et « Songbook » font partie d’un triptyque dont on attend le dernier volet avec Farayi Malek qui a chanté en duo avec vous au Gaume Jazz 2022, un concert qui a marqué les esprits.
M.V. : L’album avec Farayi Malek a déjà été enregistré en avril dernier à Los Angeles. C’est une formule piano, contrebasse, percussions et voix. Deux morceaux de l’album étaient dans le répertoire du Gaume Jazz. Ce sont tous des morceaux originaux, mais je pourrais envisager dans le futur d’enregistrer des standards pour le marché américain, rien n’est encore définitif. Mais une partie est déjà enregistrée.

Qui est ce guitariste magnifique sur l’album ?
M.V. : Il est israélien et c’est mon mari ! Nous nous sommes rencontrés à Berklee il y a cinq ans. Il est arrivé aux Etats-Unis il y a huit ans.

«Je trouve ça génial de créer ici puis de transporter mes projets vers l’Europe.»

Envisagez-vous un retour définitif en Belgique ?
M.V. : Difficile à dire. J’aime comment ça se passe pour le moment. Je trouve ça génial de créer ici et de transporter mes projets vers l’Europe. J’aime faire découvrir des musiciens qu’on ne connait pas en Belgique. C’est important d’être à Los Angeles, je m’y sens bien. Notamment, puisqu’on est dans le cadre de la journée de la femme, il y a ici en Californie une sensibilisation à la situation, plus d’ouverture d’esprit, et les gens sont enclin à parler de cette problématique très ouvertement. De ce point de vue, on est ici dans une bulle privilégiée. Quand je reviens en Belgique, je sens qu’on est plus fermé sur cette question.

Margaux Vranken © Robert Hansenne

Vous l’avez ressenti lors de vos études en Belgique ?
M.V. : J’ai vécu une très belle expérience lorsque j’étais au KCB (Koninklijk Conservatorium van Brussel – NDLR), le conservatoire flamand de Bruxelles. J’ai eu des professeurs comme Diederik Wissels, Bart Denolf, … tous des profs masculins, c’est le cas à 98%. Ce sont des gens qui ont donné de la place à tout le monde de manière complètement égale. Je leur suis reconnaissante d’avoir traité les élèves de manière égale. Je n’ai jamais ressenti d’ondes négatives. Après, c’est dans la communauté des musiciens que ça devient problématique. A l’époque des dix-huit, vingt ans, c’est là que ça coinçait… Ce sont des mécanismes conscients ou inconscients de la part de beaucoup d’hommes dans le milieu du jazz, il va y avoir une espèce de « boys club », c’est mon ressenti. Il y a des inégalités qui sont présentes de par ma position de femme dans la société. Des amis musiciens vont boire des pots jusqu’à pas d’heure avec des promoteurs ou des journalistes. Moi, en tant que femme, c’est connoté, je ne me sens pas à l’aise. Je ne ressens pas une solidarité au sens large, ce sont des mécanismes qu’il faut travailler pendant des années encore. Je leur dis d’ouvrir le programme d’une salle de concerts, les chiffres sont hyper-objectifs… Alors, que voit-on ? Trois femmes sur soixante musiciens dans un festival, ce n’est pas normal.

Faut-il passer par des quotas ?
M.V. : La discrimination positive forcée est une étape un peu inévitable. On sent bien qu’au niveau institutionnel, ça coince un peu. S’il y a des quotas un peu forcés et qu’on doit passer par là, je suis pour. Au final, je suis pour toutes les occasions de s’exprimer, que ce soit avec quota ou non, réfléchi ou non, les femmes ont tellement peu de visibilité que pour moi, tout est bon, je prends tout : « Ladies in Jazz », « Ladies Night »…

Margaux Vranken & Diederik Wissels © Robert Hansenne

«Quand je m’habille correctement pour un concert, j’entends des trucs gros comme des maisons à propos de ma tenue.»

Ce n’est pas le cas à Los Angeles ?
M.V. : A Los Angeles, on n’est pas sur du 50/50, mais il y a des personnalités du monde du jazz qui se démarquent, je m’y sens plus à ma place. Il y a plus de femmes qui jouent, qui ont des projets, il y a un peu plus de visibilité. Le plus important c’est d’être ouvert à la discussion, de réfléchir ensemble.

Des solutions ?
M.V. : Les solutions concrètes, c’est un travail en profondeur. On constate qu’au Conservatoire, il y a des femmes, ce n’est pas la parité, mais il y a une vraie présence. C’est au niveau de la vie professionnelle que les chiffres dégringolent. Le terreau et l’environnement ne sont pas inclusifs, ne sont pas accueillants. En plus de légitimer ton travail, il faut se justifier, et entendre des remarques sexistes. Quand je m’habille correctement pour un concert, j’entends dire des trucs gros comme des maisons à propos de ma tenue… C’est compliqué… Je vais être un peu trash, mais un homme obèse ou mal foutu peut faire carrière. J’ai un petit jeu en deux questions : d’abord, cite-moi les noms de femmes avec qui tu as joué ces cinq dernières années. Puis, cite-moi le nom de cinq musiciennes de jazz qui ne répondent pas à des critères de beauté ou de séduction… Je suis consciente à 100% qu’il n’est pas possible pour une femme de faire carrière dans la musique sans critère physique.

Margaux Vranken
Songbook
Igloo Records

Chronique JazzMania

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin pour JazzMania