Marni Jazz Festival 2026
La troisième édition de la nouvelle formule adoptée par le Théâtre Marni et nommée Wild Open (assurant une programmation éclectique) s’est tenue du 10 au 19 septembre. Une affiche pour tous les curieux de jazz au sens large.
Comme lors de chaque nouvelle édition du Marni Jazz Festival, celle-ci commence par le vernissage de l’exposition consacrée, cette fois-ci, au travail d’Alain Dauchot, qui propose une belle galerie de portraits de jazzmen façon « clashés ». C’est l’expression qu’emploie l’artiste pour exprimer la spontanéité de ses dessins réalisés au pinceau, au couteau, à la plume et au crayon, principalement en noir et blanc. L’esprit et l’énergie des Ella, Trane, Don, Miles ou Monk se retrouvent dans cette belle série. Belle découverte.

1) Adja © Cristina Vergara
Il y a foule, jeudi 10, pour assister au premier concert, celui de la chanteuse soul-jazz Adja. Adja présente son dernier album (« Golden Retrieve Her », sorti en avril 2025), entourée de son groupe au grand complet. Elle se revendique (du moins, certains la classent dans cette catégorie) des Erykah Badu ou Lauryn Hill. Personnellement, je lui trouve aussi quelques accointances avec Abbey Lincoln. Il faut la voir prendre possession de la scène avec autant de sourire, d’humour et de tendresse que d’amertume, d’insolence et d’une pincée de rage. D’entrée, « Happiness and Butterflies » et « Package Delivered by Tomorrow » claquent sous les coups secs de Pat Dorcean (dm), contrebalancés par les claviers de Maxime Moyaerts, la guitare (à la George Benson) d’Alexis Nootens et la basse sensuelle d’Edwin Theophile. Adja danse, saute, se roule par terre, incarne chaque mot. Elle brasse les thématiques sociales sensibles, les relations fragiles, les fatigues morales, avec une énergie parfaitement dosée. Elle laisse aussi de la place aux musiciens, en particulier à l’excellent trompettiste (et chanteur) Émile Hennuyer, notamment sur le tube « A Moment » ou « Told You So ». Tour à tour solaire, surprenant, grave et joyeux, un concert de très haut niveau.

Autre ambiance le lendemain, vendredi soir, pour la carte blanche offerte à la très prometteuse saxophoniste Elly Brouckmans. Celle-ci n’a pas ménagé ses efforts pour présenter un spectacle total. Un décor intimiste, « fait maison », rempli d’objets chinés ou personnels (dont un tableau de sa grand-mère qui sert de parcours musical), des jeux de lumières, une mise en scène délicate et un soin particulier est apporté aux ambiances sonores. « The Sweet Suite » débute dans le noir absolu, d’où résonne le chant a cappella de Marta Frigo, Hsuan-Hui Fang et Caro Verheyen. Entourée de son quartette (Yarno Hoedemaekers au piano, Toon Rumen à la contrebasse et Umberto Odone aux drums), Elly nous balade entre jazz, musique classique romantique et impressionniste (Chopin, Fauré, Boulanger, Ravel…). À la fois très écrite et très ouverte, pour permettre de nombreuses improvisations, la musique évoque le passage du temps (la récente éclipse solaire et les questionnements qu’elle provoque), la nature (« When the Sun Goes Green »), les souvenirs d’enfance (« Tourinnes-la-Grosse »). Le sax se fait parfois tempétueux, gras et agressif, tantôt d’une douceur veloutée (rappelant peut-être Steve Houben). Les (bonnes) idées s’accumulent et apportent chacune leur souffle à l’histoire. Une pointe de xylophone ici, des nappes vocales là, une évasion pianistique groovy ailleurs, et voilà dépeint un cadre pastoral très cohérent et personnel. Le public ne s’y trompe pas et lui fait une ovation méritée. Confirmation d’une révélation. Magnifique moment.

Samedi, pour la troisième soirée du festival, Napsis, le groupe formé par le pianiste Maxime Van Eerdewegh et la chanteuse Lou Wéry, a mis les petits plats dans les grands : ils ne sont pas moins de treize sur scène ! Enregistré en 2023 et sorti en 2026, cet excellent premier album, « Is There More », permet au groupe, formé en 2016 (preuve qu’il n’a pas envie de précipiter les choses), de dévoiler l’étendue de son univers personnel et assez hétérogène. Si le premier thème, « Running », est dense et un peu étouffé par le trop-plein d’instruments, la suite sera beaucoup plus équilibrée, variée et excitante. Napsis a également étoffé son répertoire en y ajoutant de nouvelles compositions en français (« J’ai pris goût à l’amour », « Ce soir, j’ai froid »), elles aussi arrangées de main de maître par le trompettiste Pierre-Antoine Savoyat. Tantôt en quintette (Jacob Miller à la basse, Théo Lanau aux drums et Jérôme Castin à la guitare) pour quelques titres groovy ou mystérieux, oscillant entre prog rock et atmosphères cinématographiques (« Buried »), tantôt soutenu par des soufflants enrichissant le propos d’improvisations puissantes (outre Savoyat, on retiendra Arnaud Guichard (ts), Tom Bourgeois (bcl) ou Lúcia Pires (fl)), Napsis possède une véritable signature sonore et ne s’enferme pas dans des schémas convenus. On invite à nouveau le quatuor à cordes (Amèle Metlini, Aleksandra Kroll, Coline Meulemans, Sinouhé Gilot) à rejoindre une partie du groupe pour continuer à raconter les rêves torturés (« Sleep Sleep ») ou plus aériens (« Maybe I Should Laugh »). Très convaincante prestation d’un groupe à suivre de près.
Dans l’impossibilité d’assister au concert du trio électro-jazz KVR (Niels Broos, Dries Laheye et Lander Gyselinck), je reviens le vendredi 18 pour écouter celui de Frederico Pecoraro, qui avait invité le tromboniste américain Robin Eubanks.

Hélas, un gros souci de santé a empêché le bassiste et leader italien d’honorer cette soirée unique (on lui souhaite un prompt rétablissement). C’est donc en dernière minute et au pied levé que Michel Hatzigeorgiou (remplaçant de luxe !) s’est emparé de la « quatre cordes », aux côtés de Simone Basile (eg) et Antonio Cerfeda (dm). Le groupe, qu’on sentait un peu vulnérable (on le serait à moins), interprète la plupart des compositions de Federico. Exercice d’équilibriste entre lecture, découvertes et improvisations. Eubanks, utilisant parfois des effets de pédales, flotte au-dessus des frappes claquantes du batteur, tandis qu’Hatzi se faufile entre les mélodies de la guitare. Le son est velouté, les ballades aventureuses et quelques grooves parsèment le set, qui attendra cependant un « Blues for Jimi » pour se libérer totalement.

Pour clôturer cette très belle édition 2026, le Marni avait invité Aleph Quintet à faire rêver, onduler et danser le public aux sons de son dernier album, « Hiwar ». Et, pour ajouter une épice supplémentaire à sa musique, le groupe a demandé à l’accordéoniste portugais João Barradas de le rejoindre. En douceur, le oud d’Akram Ben Romdhane nous emmène en voyage. Il phrase la nervosité tout en nuances, permettant au violon de Marvin Burlas de s’exprimer avec virtuosité et ferveur. Le brassage des cultures fait toute la singularité d’Aleph. La musique balkanique rejoint le flamenco, s’enivre de musique celte, de maqâm et de fandango… Les dialogues entre Wajdi Riahi et Barradas s’enflamment, une transe s’installe. « Samaï » est un véritable feu d’artifice, tout comme « Monsters Are Everywhere », sur lequel le chant plaintif de Wajdi ajoute à l’émotion. Le jeu percussif, tantôt retenu, tantôt éclatant, de Diogo Alexandre s’allie parfaitement aux envolées de Théo Zipper, impérial à la basse électrique (sur « Le Chat Noir » notamment). Le concert est à la fois intimiste, introspectif, puis soudainement exalté et frénétique. Mais il est en plus, ultra-généreux, et les deux heures passent trop rapidement. Fabuleux.
Variée, osée et de très haut vol, cette édition 2026 était un sans-faute. Vivement l’an prochain.