Morley : la résistance dans la douceur

La chanteuse américaine a sorti « Follow The Sound », un concentré de poésie, de douceur et de résilience.
« En tant que danseur, on se sent faire partie d’un écosystème, on ne se sent pas seul. »
Qu’est-ce qui vous dirigé vers la musique quand vous étiez adolescente ?
Morley : Adolescente, c’est surtout l’école des arts qui m’a influencée, je faisais de la danse qui est forcément liée à la musique et à un enseignement de la vie. La danse libre que ce soit dans une salle ou dans sa cuisine ou ailleurs est une sorte de collaboration avec le rythme, avec la joie, avec la lutte, avec le monde, c’est ainsi qu’un danseur voit la vie sur cette planète. En tant que danseur, on se sent faire partie d’un écosystème, on ne se sent pas seul. Du fait de la séparation de mes parents, j’ai dû m’adapter à différents lieux de vie, ça m’a ouvert les yeux sur comment fonctionne le monde, j’ai exercé beaucoup de jobs qui m’ont ouvert les yeux sur le capitalisme, la justice. Ça m’a aussi permis de découvrir beaucoup de gentillesse.
Et le chant ?
M. : Je n’ai jamais pensé devenir chanteuse, c’est venu dix ou onze ans après la high school. J’ai vécu avec des musiciens avec lesquels je dansais, et ils m’ont dit d’essayer d’écrire des chansons d’amour, ils ne voulaient pas des trucs politiques, alors que je dansais sur des poèmes très politiques. J’ai alors écrit des textes sur leur musique et ils m’ont demandé de les chanter. J’ai enregistré et tourné avec eux, puis je suis retournée à la chorégraphie. C’est seulement dix ans plus tard que je me suis remise au chant. Et maintenant, je me suis entièrement consacrée à la musique.

Morley © DR Morley
Qu’écoutiez-vous comme musique ? En ce qui vous concerne, on parle de l’influence de Sade ou Joni Mitchell.
M. : Oui, je suis très honorée de ces comparaisons, mais quand j’ai débuté, je ne connaissais pas Joni Mitchell. J’ai fait le grand plongeon dans sa musique environ dix ans après avoir commencé à chanter, et lorsque j’ai fait un « Tribute to Joni Mitchell ». J’ai voulu introduire deux ou trois de ses chansons et un ami m’a fait écouter l’album « Blue » : « Yellow Taxi », « River »… Pour en revenir à la question, j’ai surtout écouté Sade et Prince, David Bowie aussi. Puis ça a été Marvin Gaye, Roberta Flack, Donny Hathaway, « Sweete Honey in the Rock », un ensemble vocal fondé par les « Freedom Singers » qui étaient actifs lors du « Civil Rights Movement », et lorsque ma mère m’a donné une cassette de ce groupe féminin, j’avais dix-huit ans, elle m’a dit : « Ecoute ceci, c’est la meilleure façon de comprendre ce que c’est d’être une femme. ». Elle m’a fait écouter leur « Live at Carnegie Hall 1970 » : c’est l’album qui a secoué ma conscience : traduire un cœur brisé dans une chanson d’amour.
Chanter était dès le départ comme un processus de guérison ?
M. : Tout à fait. Et ça continue toujours aujourd’hui. Les vibrations du son quand vous chantez.
Vous avez aussi travaillé avec des rescapés de conflits ; en quoi consistait votre travail avec eux ?
M. : Oui, ce sont vraiment des survivants ! Mon travail avec eux est basé sur l’écriture, la façon de se dégager du trauma, chacun partage sa sagesse, même quand ils sont très jeunes ; écrire une chanson ou un poème les expose à leur propre situation, à leur dignité et à leur guérison, ça donne du sens. Mon travail avec eux passe toujours par l’art et par la conversation quand ils se sentent confortables d’en parler.
« A New York, le simple fait de tenir la porte ouverte pour quelqu’un devient quelque chose qui a du sens. »
Comment vivez-vous à New York le bouleversement politique actuel ?
M. : C’est terrifiant, enrageant. Mais c’est aussi étonnant de voir les gens qui parlent ensemble, de voir le beau côté de l’humanité, les gens qui se protègent les uns les autres, que chacun fait ce qu’il peut pour se supporter mutuellement. C’est étonnant de se promener dans New York et d’y sentir toute la gentillesse entre les gens, le simple fait de tenir la porte ouverte pour quelqu’un devient quelque chose qui a du sens.
C’est important ce que vous dites parce que vu d’Europe, on ne parle que des horreurs qui se passent aux USA.
M. : Oh Oui ! Il y a énormément de mouvements dans tout le pays qui organisent des manifs, plein de choses qui démontrent qu’il y a de l’espoir, des gens qui risquent leur vie pour en sauver d’autres. Nous vivons une crise humaine et nous devons en guérir. Ce sont des moments très durs à vivre.
La musique de votre disque a été composée avant l’arrivée de Trump ?
M. : Pendant la pandémie.
« Ma solution est de répondre à l’agression par la douceur. »

Morley © Ebet Roberts
On y sent une douceur qui ne correspond pas à la situation actuelle.
M : Dans la chanson « Where Are We ? », je dis qu’on est à un croisement d’un empire qui s’écroule. On ne peut faire marche arrière, mais on peut essayer de guérir de cette situation, que ce soit le climat ou la politique. Cette planète nous donne l’air, l’eau, des belles musiques, le chant des oiseaux… Ma solution est de répondre à l’agression par la douceur, je crois en la guérison par le son de la musique.
Quel est le sens de la chanson-titre de votre album ?
M. : « Follow The Sound » a été créé à la frontière du Mexique en 2019 lors d’une manifestation contre la fermeture de la frontière. J’ai pensé à un enfant qui allait être séparé de sa mère qui lui disait de suivre sa voix, suivre le son de sa voix. C’est aussi une métaphore pour suivre la voix intérieure, celle du cœur, même si c’est difficile.
« Stars Seeds », avec Toumani Diabaté, est inspiré par l’Afrique ; vous y avez vécu ?
M. : Je suis allée en Tanzanie, au Maroc, au Ghana… mais la mélodie m’est venue à New York. J’ai reçu une bourse pour enregistrer cet album et la personne qui me l’a remise m’a dit être proche de Diabaté dont je suis fan. Il m’a demandé de lui remettre des idées de chansons et qu’il lui enverrait. Il m’a renvoyé la musique par WhatsApp et ne m’a rien demandé en retour ! C’était pour moi comme une offrande en or ! Je suis vraiment heureuse de ce moment de création avec lui, une bénédiction.
Climat, guerre, atrocités… Comment résistez-vous dans votre quotidien ?
M. : C’est dur… Ça fait partie de notre vie d’artiste, nous devons résister à l’injustice, et ça demande de la discipline, je chante, je résiste, je dis la vérité que je ressens à l’intérieur de moi.
Morley
Follow The Sound
Oneism Music
