Un jour au 38e Jazz Middelheim
Trente-huitième édition du Jazz Middelheim ce week-end du 23 au 25 mai.
Nous y étions lors de la première journée.
Le Park Den Brandt, sous un soleil de plomb, avait fait le plein. Après que Nabou Clarehout et son quartette ont ouvert les festivités sur les coups de quatorze heures, c’était au tour du jeune groupe gantois Unfinished Business de montrer de quoi il était capable.
Dans une mise en place parfaite, une dynamique et un sens du timing évidents, nos cinq jazzmen, très complices, balancent un jazz énergique influencé par le rock, la funk, et même par quelques pointes d’accent afro-cubain. Contrairement à certains groupes qui pratiquent ce genre de fusion, Unfinished Business arrive à nuancer et à trouver un équilibre entre mélodies et riffs incendiaires. En leader charismatique et inspirant, Seba Colson sature parfois le son de sa trompette et emmène derrière lui un groupe très soudé. Un drumming efficace (Simon Van Brandt) et des lignes de basse électrique soutenues (Jef Manderveld) permettent à Sam Cooremans (keys) et Jereon Reggers (eg) de se libérer totalement. Un set efficace et exaltant d’un groupe à suivre de près.

Nduduzo Makhathini © Manu Herhaak
Retour à un peu de sérénité et de spiritualité sous le dôme de la scène principale avec le pianiste et chanteur Sud-Africain Nduduzo Makhathini. Sous son chapeau Tilley, sourire aux lèvres derrière sa barbe et son piano, l’homme partage avec nous toute sa culture et son amour de l’être humain et de la nature. Au piano, le phrasé est tantôt mélancolique, jouant avec les espaces, tantôt plus incisif. On pourrait y entendre un peu de Gershwin, un peu de Abdullah Ibrahim. De sa voix profonde, il chante en anglais ou en zoulou (avec les célèbres « clics phonétiques »), s’aide parfois de sons préenregistrés ou des poèmes enregistrés et déclamés par son épouse Omagugu Makhathini. Philosophie, rituels ancestraux, humanisme, c’est de tout cela dont parle l’artiste. Il n’hésite d’ailleurs pas à parsemer sa prestation de longs discours philosophiques non dénués d’humour ni de nonchalance. Une petite merveille de « moment suspendu ».
Autre moment calme avec Annahstasia qui, dans son drapé rouge et accompagnée de sa seule guitare, propose une série de chansons qui hésitent entre soul, folk et « torch songs ». De sa voix légèrement rocailleuse à la tessiture grave, elle délivre des messages engagés ou sociaux, emprunts de nostalgie, de désillusion comme de rage contenue. On pense un peu à Tracy Chapman ou Joni Mitchell, on se laisse balancer par les mélodies, on sourit, on compatit, on réfléchit. On applaudit. Puis on se redirige vers la grande scène pour le concert suivant.

Cecile McLorin Salvant © Dania Miasoedova
Et là, c’est sans doute le point culminant de cette journée : Cecile McLorin Salvant, entourée des formidables musiciens que sont Sullivan Fortner (p), Yasushi Nakamura (cb) et Savannah Harris (dm), nous gratifie de tous son (ses) talent(s). A la fois chanteuse, comédienne, dramaturge, poète et à la fois drôle et émouvante, la chanteuse franco-américaine sait tout faire. Elle commence avec du Cole Porter (« Ridin’ High »), enchaîne avec de la soul (et un Sullivan Fortner exceptionnel de bout en bout) et repart sur du « stride », maîtrisé impeccablement par une équipe qui se trouve les yeux fermés. L’amplitude de la voix de McLorin Salvant semble infinie, capable d’aller du soprano au contre-alto sans effort apparent. Après un hommage à Toni Morrison («What Means Blue to You »), enrichi de superbes interventions de Yasushi Nakamura à la basse, elle offre une version en duo piano/voix de « Ne me quitte pas » de Brel. Moment d’émotion intense et déchirant. Le public est subjugué, silencieux, les larmes aux yeux avant de se lever et la remercier d’une telle interprétation. Et Cecile McLorin Salvant de continuer avec des titres de Trenet, un poème d’Aragon et encore le formidable « Aint Got no/I Got Life » de Nina Simone. Tout cela se termine avec le festif, groovy et dansant « Oh Snap ». Sublime et grandiose, standing ovation amplement méritée.
Pendant que tout le monde reprend ses esprits et en profite pour aller d’un food truck à l’autre, de s’étendre sur le gazon ou de se rafraîchir comme il peut, le bassiste et chanteur Sénégalais Alune Wade balance son funk africain. Il est aidé en cela par une solide section de cuivres et de percussions toujours sur le qui-vive.

Flea © Simon Leloup
Sous la grande tente, on a enlevé les sièges, le public s’agglutine au-devant de la scène et déborde même à l’extérieur. La venue de Flea (bassiste du célébrissime Red Hot Chili Peppers) qui présente son premier album « jazz » dans lequel il alterne basse électrique et trompette (« Honora »), a ramené beaucoup de monde (et sans doute beaucoup de fans moins habitués aux festivals de jazz). Si l’album est intéressant (sans doute grâce à la production et la présence sur certains titres de Thom Yorke ou Nick Cave) le concert a moins convaincu. Soutenu par, entre autres, l’impeccable Jeff Parker aux drums ou encore Josh Johnson au sax, et illustré de vidéos amateur évoquant l’enfance et l’insouciance, le groupe met du temps à captiver (hormis les fans, peut-être). On ajoute l’ennui à l’ennui. Les motifs à la basse et les envolées à la trompette (souvent hésitantes, même si elles peuvent être « touchantes ») peinent à émouvoir. « Traffic Lights » ou « Golden Wingship » s’enchaînent mollement et il faudra attendre « Witchita Lineman » ou « Maggot Brain » pour s’amuser un peu. Bon, OK, c’était Flea. Aurait-on été aussi obligeant avec un plus jeune groupe offrant une même prestation (en demi-teinte) ?
Alors, retenons surtout le reste de cette sublime journée.
All that jazz…
