Simon Hanes : Gargantua
Rabelais aurait-il pensé que le personnage qu’il créa à la faveur d’une imagination féconde allait lui subsister des siècles après ? Gargantua n’a cessé de nourrir la littérature moderne, en en devenant une représentation célèbre et d’engendrer un adjectif qui est resté dans le vocabulaire. Simon Hanes a lu Rabelais quand il avait une vingtaine d’années, les figures de Gargantua et de Pantagruel sont restées logées dans son esprit et l’ont poussé à entrouvrir bien des portes de sa perception (in)consciente artistique. Au point d’en titrer une œuvre qui marquera inévitablement sa carrière, tant le travail qui la sous-tend est, littéralement, phénoménal. Il explique que l’ébauche de l’instrumentation lui est venue lors d’une randonnée en Norvège où il fut saisi par la grandeur du paysage sauvage. Compositeur et arrangeur établi à Brooklyn, Hanes avance sur plusieurs pistes depuis des années. Avec Tredici Bacci, il réimagine les bandes sons idéales pour des films italiens jamais réalisés. Au sein du Tsons Of Tsunami, il s’adonne à un surf rock expérimental déboussolé. Parallèlement, il a joué avec des pointures iconoclastes telles John Zorn (pour son projet Bagatelles) et Hal Wilner.
« Gargantua » est interprété par cinq trios distribués comme suit : voix, cors, trombones, basses et batteries. Le disque comporte dix pièces aux climats et durées très variées. « A Series Of Waves Tremble In A Sea Of Blood », la plage introductive au titre à coucher dehors, explore la relation entre deux traditions musicales anciennes : la polyphonie vocale du haut Moyen Age et le chant bouddhiste tibétain. « Knockandrow » se fonde sur un texte scatologique de Rabelais et est chanté en vieux français (très approximatif) tandis que le court morceau qui lui succède, « Lacerated By A Flying Shard » est un clin d’œil à la scène impro et noise de New York. Malgré son titre diabolique, « The Number Of The Beast Is 666 » s’avère une fausse comptine à l’harmonie bancale assumée. S’étendant sur plus d’un quart d’heure, « Lucifer/Aureum Chaos » et « Hekla 1970 » en clôture prospectent la terreur explosive telle celle, imprévisible, des volcans. « I AM », avant-dernière pièce, offre un aplat dépouillé et simple au texte en forme d’haïku, ou comment se tenir quand on se retrouve au bord d’un gouffre. Au final, l’écoute de « Gargantua », qui s’étend sur près d’une heure, ne laisse jamais indifférent tant on éprouve une impression de voyage insolite, à la fois dans le temps et dans l’espace. D’ores et déjà un des disques phares de ce printemps 2026.
