Steven Brown : En ce monde même
Fondateur et figure de proue du groupe mythique Tuxedomoon qui fit ses premiers pas à San Francisco en 1977, année de l’apogée du punk, Steven Brown a très vite développé des projets en parallèle, que ce soit en solo ou avec d’autres, parfois strictement musicaux, parfois en accolade à des chorégraphies ou à des pièces de théâtre. Nomade dans l’âme et dans les faits, véritable citoyen du monde, il a vécu à Rotterdam, Bruxelles et s’est établi au Mexique depuis le milieu des années nonante. « In This Very World » est son nouvel album solo qui vient de sortir sur son label attitré historique, Crammed Discs. Steven a eu l’élégance de venir nous rendre visite à Liège, une ville pour laquelle il garde une affection (certains se souviennent peut-être encore de son apparition inopinée avec Tuxedomoon au Palais des Congrès en 1980). Quelques extraits d’une discussion au Delft autour d’une Smash.

Steven Brown : « In This Very World » est en quelque sorte la suite de mon album précédent, « El Hombre invisible ». Depuis que je réside à Oaxaca, j’ai réalisé plusieurs albums instrumentaux. J’ai voulu retourner aux mots, ce que j’avais amorcé avec « El Hombre Invisible ». Par contre, pour ce nouvel album, initialement, je voulais à nouveau revenir à des pièces instrumentales. Pour sa part, ma maison de disques souhaitait que j’écrive des chansons. J’ai donc opté pour une solution de compromis : moitié chansons, moitié instrumentaux. Les instrumentaux ont été réalisés avec Luc van Lieshout, le trompettiste de Tuxedomoon, nous avons travaillé ensemble. Côté chansons, j’ai notamment repris une chanson de Bowie : « Panic In Detroit ». Côté instrumentaux, j’ai revisité la « Waltz numéro 2 » de Chostakovitch.
S’agissant de ton retour aux mots, n’est-il pas singulier de constater que le titre de l’album soit tiré d’un poème de William Wordsworth dont le nom à lui seul évoque un jeu de mots… ?
S.B. : Oui, c’est amusant mais involontaire. Je possédais un de ses livres depuis des années, au moins une vingtaine d’années, un livre que j’avais acheté à Paris, il traînait dans mon studio, je l’avais consulté une ou deux fois sans y prêter plus attention. Un jour, je l’ai ouvert et je suis tombé sur ce poème avec cette phrase unique qui correspondait parfaitement à une phrase musicale que j’avais écrite au piano : « And in this very world which is the world of all of us, we find our happiness or not at all ». Les deux se sont emboîtées comme par miracle. Comme quoi, c’est toujours bien de conserver les objets… !

Steven Brown © Philippe Lévy Lores
Ce n’est pas la première fois que tu rends hommage à un poète anglais, dans le passé tu as réalisé un album autour de poèmes de John Keats (« Steven Brown Read John Keats – The Day Is Gone & Other Sonnets ») …
S.B. : Le projet sur Keats était en fait une demande commissionnée par le label Sub Rosa avec lequel je collaborais à l’époque. En réalité, je ne connaissais pas Keats. Je l’ai découvert en réalisant ce disque et je me suis mis à le lire intensément. J’ai même été à Rome et je me suis rendu au cimetière protestant où il est enterré. Je me suis assis sur sa tombe et j’ai enregistré un de ses poèmes en y captant l’atmosphère particulière du lieu. Shelley y est enterré également.
« Il n’est pas dans mes plans de repartir aux Etats-Unis. Et surtout pas maintenant. »
Et toi Steven, où souhaiterais-tu être enterré ? Préférerais-tu retourner dans ta mère partie où demeurer au Mexique ?
S.B. : Il n’est pas dans mes plans de repartir aux Etats-Unis. Et surtout pas maintenant. Je me sens très bien au Mexique, cela fait tellement longtemps que j’y vis. Quand je décéderai, je voudrais que l’on répande mes cendres dans l’océan Pacifique, au large de la côte de l’Etat d’Oaxaca.
En parlant du Mexique, figure sur ton album une chanson intitulée « Cherán » …
S.B. : Cherán est une ville dans l’Etat de Michoacán qui a été assiégée par les cartels du crime organisé pendant des années. Les cartels y exploitaient les forêts avoisinantes, les rasant pour y emporter le bois au détriment des habitants qui n’avaient plus d’emprise sur leurs ressources naturelles locales. Sans arbre, il n’y a pas de pluie, et sans pluie il n’y a pas d’eau, et sans eau la vie se meurt. Un jour, des femmes de Cherán se sont mobilisées. Elles se sont interposées sur la route en empêchant les camions chargés de troncs de passer. Elles ont fait sonner les cloches des églises de la ville, les habitants sont accourus pour leur prêter main-forte. Elles ne se sont pas uniquement débarrassés des chauffeurs des camions mais également des politiciens locaux et de la police municipale corrompue. Par leur action, elles ont établi des nouvelles règles de gouvernance basées sur l’autonomie, sans parti politique. Elles ont transformé leur action en exemple pour le reste du pays. C’est un concept très zapatiste. Quand j’ai lu cette histoire, j’en ai été très inspiré. Cette chanson leur rend hommage.
Pourquoi as-tu décidé de revisiter la Valse n° 2 de Chostakovitch ?
S.B. : Mon partenaire m’a suggéré de reprendre ce morceau. La Russie a tellement mauvaise presse aujourd’hui, j’ai pensé que ce serait bien de montrer un autre aspect de la culture russe. Je me suis entouré de plusieurs musiciens talentueux établis à Oaxaca. Il y a un violon, un alto, un violoncelle, un trombone… J’ai joué de la clarinette et du saxophone. Luc s’est occupé des arrangements et de la trompette. Un véritable ensemble… On a pris beaucoup de plaisir à le jouer. J’ai essayé de rester fidèle à la version originale. Ce n’était pas acquis, le morceau est célèbre, presque légendaire, il a tellement été utilisé, rabâché, notamment dans une publicité pour la télévision.

« La terre m’apparait comme une immense colonie dont nous sommes tous les esclaves. »
Le morceau « Nakba » est de toute évidence une référence à la tragédie palestinienne…
S.B. : Ce l’est mais le propos est en fait bien plus large. Depuis octobre 2023, la terre m’apparaît comme une immense colonie dont nous sommes tous les esclaves. Une colonie administrée par des propriétaires d’esclaves, des négriers. Dès qu’un peuple essaye de se libérer, que ce soit la Palestine, le Chili, Cuba, les Afro-américains, le Venezuela et bien d’autres, les maîtres viennent les châtier tandis que la communauté internationale reste silencieuse, tacitement complice. C’est un constat terrible mais réel : nous sommes tous des esclaves.

Steven Brown © Philippe Lévy Lores
L’album se termine sur un morceau enregistré en live, « Nella Terra » dont la signification pourrait se raccrocher à ce que tu viens d’évoquer. Pourquoi l’avoir inséré ?
S.B. : Ce morceau est un extrait live enregistré à Bassano di Grappa dans le nord de l’Italie lors d’un concert mémorable. J’ai pensé que cela valait la peine de l’insérer sur l’album et Marc Hollander de Crammed Discs était du même avis. C’est inhabituel car je n’utilise presque jamais d’enregistrements live. C’est une chanson qui fonctionne assez bien en concert. Je l’ai jouée en janvier dernier en Californie et elle s’est avérée être la plus acclamée.
Tu as toujours eu – et Tuxedomoon également – une relation spéciale avec l’Italie…
S.B. : Ma mère était d’origine italienne bien que née aux Etats-Unis. J’aime à penser que cela vient de là. Je me souviens encore que notre premier concert en Italie avec Tuxedomoon s’est tenu à Bologne en 1980, organisé par une radio communautaire, nous venions d’enregistrer l’album « Desire » en Angleterre et nous avons pris un avion juste pour venir y jouer. Le public était déchaîné ! L’Italie a toujours été accueillante avec nous. Après des années d’absence, j’entame une tournée de neuf dates qui passera par Matera, un endroit qui me parle car Pasolini y a tourné l’Evangile selon Saint Matthieu, mais aussi par Rome, Florence, Milan, Pérouse… Nous jouerons à trois, avec Luc et l’excellent musicien Lucien Fraipont qui est, je crois, d’origine liégeoise.
Steven Brown Tuxedomoon
In This Very World
Crammed Discs / Pias
En concert : le 2 juin au Brass (Centre Culturel de Forest) à Bruxelles. Le concert sera précédé de la projection de films inédits qui retracent la carrière de Tuxedomoon.
