Chaton Laveur : Dans les griffes du labyrinthe…

Rencontre avec le duo Chaton Laveur à quelques heures de leur concert en tête d’affiche au Godifest de Godinne.
Bonjour les Chatons !
Julie Odeurs & Pierre Lechien : Bonjour Quentin !
Avant tout, question de curiosité personnelle : au-delà d’un jeu de mots tout doux qui évoque plus un spectacle de théâtre jeunesse qu’un groupe de kraut, d’où vient votre nom aussi improbable qu’attachant ?
J.O. : Alors déjà, je crois que les enfants ne comprennent pas le jeu de mots, donc ce n’est pas si enfantin que ça. C’est parti d’une blague, c’était le nom d’un morceau – qui a un autre nom maintenant. Ce nom vient d’un chat qu’on a à la maison (nos deux chatons ont un temps habité en colocation – NDLR). C’est un chat d’intérieur, et il met tout le temps sa patte sur la vitre pour « attraper les oiseaux », ce qui fait qu’on l’appelait « Chaton Laveur ». Ça nous faisait rire, et beaucoup de nos copains aussi, et c’est devenu un choix. Oui, c’est ça, c’est un choix.
Aussi humain qu’artistique !
J.O. : Oui, c’est ça, artistique ! (Rires)
Avant de parler de l’album à proprement parler, vous n’avez pas l’impression qu’on vit une espèce de revival du kraut et du shoegaze ?
J.O. : Shoegaze, oui, je trouve aussi… Kraut, je ne sais pas, on est quand même fort dans une période où la majorité des affiches des concerts rock sont plus post-punk et post-rock… ou alors dans des publics plus « niche ».
J’ai deux exemples assez visibles, c’est Meule – qui ne remplissent pas l’AB, on est bien d’accord -, et, plus récemment et encore plus connu, mais très spécial, on a les fameux Angine de Poitrine !
J.O. : Ah ça, c’est plus Math-Rock !
Pierre Lechien : C’est plus Math-Rock, oui…
Je suis bien d’accord, mais ils ont quand même un fort côté kraut !
J.O. : En fait, c’est vrai, avec les loops, il y a le côté très répétitif, les nappes … d’ailleurs quand on parle de kraut, on parle surtout des loops et des patterns techniques répétitifs. Ce n’est pas uniquement par choix, c’est aussi une contrainte technique, on n’est que deux sur scène et comme on veut tout jouer en live, on est obligés de faire des boucles et de se « cantonner » à ça, vu qu’on est en duo.
P.L. : Ça s’est mis naturellement d’avoir des schémas répétitifs et de pouvoir tout looper et tout jouer. Ça nous a aussi permis de trouver une identité dans le laboratoire. On n’avait pas vraiment d’idée précise de ce qu’on voulait faire comme musique, on savait ce qu’on aimait et ce qu’on n’aimait pas…
J.O. : On ne répond pas du tout à la question…

Julie Odeurs © Quentin Perot
Toutes les réponses sont bonnes et c’est une très bonne introduction à ma question suivante !
P.L. : Non, mais pour en revenir au retour du kraut… c’est peut-être un revival chez certains… On a fait la première soirée « Kraut-Pop » au Popup le 1er mai, donc pourquoi pas… peut-être que le kraut revient finalement !
J.O. : C’est vrai que ce sont des sonorités qu’on entend à nouveau de plus en plus, peut-être, mais la scène reste principalement dominée par le rock.
Comment est-ce qu’on en vient à créer un groupe de kraut, je sais que tu as déjà un peu répondu à la question, mais ça se passe comment ? On ne se lève pas un matin et on se dit « Aujourd’hui, je vais créer un groupe de kraut ! »
J.O. : Eh bien, en fait, si ! Ce sont quand même nos influences majeures, ce sont des influences majeures des nineties, la scène kraut allemande, ce sont des choses qu’on écoute beaucoup depuis toujours.
P.L. : Il y a Beak aussi !
J.O. : Beak est une grosse influence.
P.L. : J’avais joué avec Moaning Cities, et c’était aussi notre porte d’entrée pour le kraut. D’ailleurs, Tim, de Moaning Cities, est venu jouer de la cithare pour notre release au Bota pour ajouter un côté psyché au kraut.
« La seule intention du groupe, c’est de tout faire en live et de jouer sur scène sans ordis. »
J.O. : Mais c’est vrai que c’est venu beaucoup de la contrainte technique et du fait que la seule intention de base du groupe, c’était de tout faire en live et de jouer sur scène, sans ordis. On est tout de suite partis vers les loopers, ça a façonné la manière dont on allait faire de la musique.
P.L. : Alors on a acheté plein de clés USB (Rires)
J.O. : Ah non, hein ! C’est IN-TER-DIT ! Ça faisait trop de clés USB, au moins 18 ! (Rires)
Donc, premier album en 2024 après une apparition très remarquée dans « Du F. dans le texte ». C’est assez difficile de savoir avec quoi vous êtes repartis de là, les détails sont assez maigres sur internet. J’ai vu que vous avez décroché pas mal de programmations.
J.O. : Ouais… pour être honnête, ce sont des programmations qu’on avait déjà. C’était plus pour se mettre une deadline et se lancer. Ce genre d’objectif, de participer à un concours, ça fixe vraiment les choses et ça te met un bon coup de stress, ça te permet d’avancer et de penser aux premières dates. C’était un peu ça l’intention de participer à « Du F. dans le texte ».
P.L. : C’était pour se mettre la pression, mais derrière, il y avait quand même le mastering. La moitié du mastering de notre album était payée, et on sait ce que ça coûte de faire un album. En plus, Rémi Lebbos (l’ingénieur son – NDLR) fait très bien son boulot et on était très contents de passer par là.
Deuxième album. Dix morceaux aux titres totalement aléatoires. Au début, je le pensais en tous cas… mais non ! Il y a des textes qui veulent dire quelque chose ! Comment vous écrivez vos morceaux ? Quel est votre processus d’écriture ?
P.L. : Il est différent en fonction de chaque morceau.
Il n’y a pas de recette, quoi !
P.L. : De temps en temps, on aimerait, mais ce n’est pas le cas… c’est d’ailleurs pour ça que l’album s’appelle « Le Labyrinthe ». On espère que ça a été un voyage pour les gens qui l’ont écouté, mais pour nous aussi, ça a été un voyage !
J.O. : Dans l’écriture !
P.L. : Oui, dans l’écriture. En gros, on est partis de la base du kraut, et là-dessus, on a essayé de l’associer à d’autres choses. Par exemple, « Fantasia », c’est le kraut-doom, inspiration Wyatt E. notamment, OM et des choses comme ça. On a la kraut-gaze, justement, on parlait du shoegaze, on a le kraut-pop avec « Contre-la-Montre ». Petit à petit, on se rend compte que c’est une déclinaison.
Vous explorez différentes facettes du kraut ?
J.O. : C’est pas notre volonté, mais ça nous faisait marrer de voir que chacun des morceaux avait une couleur qui lui est propre tout en gardant une base kraut.

Pierre Lechien © Quentin Perot
Ce qui m’a paru un peu plus compliqué, c’était de trouver un fil rouge à l’ensemble, si ce n’est le kraut dans tous ses états, mais à la lumière de ces explications, je le vois plus comme quelque chose qui a évolué en étoile, une invitation à partir dans différentes directions. Je le vois aussi comme la parfaite continuité de votre premier album, une véritable exploration de pistes, vous êtes des explorateurs !
J.O. : C’est carrément ça !
P.L. : C’est ça, oui. De manière générale, on va voir beaucoup de concerts, on suit beaucoup de groupes, on écoute beaucoup de musique, on entend plein de choses qui nous inspirent, et on a eu des périodes où on s’est dit qu’on avait été fasciné par telle ou telle chose, qui finalement nous inspiraient.
« On n’a jamais eu la volonté de figer les choses, on voulait justement l’inverse. »
Mais concrètement, par quoi ? Parce que je pourrais vous poser la question bateau « quelles sont vos influences », mais là, vous êtes dans quelque chose de plus immédiat, vous voulez dire que ça a influencé votre processus pendant son déroulement ? Pendant votre processus créatif, vous avez senti à un moment « qu’il y avait un truc », et vous avez pris cette direction-là ?
J.O. : C’étaient des coups de cœur en live, des albums qu’on écoutait. Puis on écoute beaucoup de musiques différentes, on aime majoritairement le rock, mais nos goûts sont vraiment larges. On n’a jamais eu la volonté de figer les choses, on voulait justement l’inverse. Je pense aussi que le fait d’être un duo a eu son importance. Personnellement, les duos, j’arrive vite à satiété parce que je trouve que ça tourne vite en rond, et c’était une traite qu’on avait à la base, qui se ressent peut-être du fait qu’on pousse à la diversité pour que ce soit rythmé et pas ennuyant. C’est peut-être ça aussi qui nous a poussés à partir dans toutes les directions.
P.L. : Wombo est une super découverte, hyper inspirant.
J.O. : Oh oui, hyper inspirant ! Dans la liste, il y a aussi Beak, Low, Suuns, Deerhunter, …
P.L. : Stereolab, avec qui on a joué, il y a Kikayu Moyo, un groupe japonais qu’on a beaucoup écouté, il y a Memorials avec qui on a joué il n’y a pas longtemps, on s’est très bien entendus, et on va d’ailleurs les rejoindre à Rotterdam, et peut-être une fois en Allemagne. Des chouettes musiciens qui étaient avant dans Wire et Electralane.
« C’est très difficile pour la culture… on mesure la chance qu’on a. »
De ce que je comprends, une actualité et un agenda qui sont assez remplis !
J.O. : Oui, assez bien, c’est très cool ! Et c’est d’autant plus cool que c’est un moment difficile pour le rock indé, et pour trouver des dates. C’est très difficile pour la culture en général, donc on mesure la chance qu’on a. On espère que ça durera, mais on sent que c’est de plus en plus difficile d’année en année. On sait que ça fait plusieurs années, mais là, on sent bien que quand on envoie des mails pour du booking, c’est vraiment de plus en plus difficile. On chérit le printemps qu’on va avoir.
P.L. : On a une tournée en Allemagne qui se prépare, on a des choses en Hollande et en Belgique qui se précisent, et on verra plus tard pour la France et les autres pays si c’est possible. Entretemps, on écrit la suite !
Je terminerai cette interview en vous disant que si je ne devais garder qu’un seul morceau de tout l’album, je les collerais tous pour ne plus en faire qu’un et je garderais tout l’album !
J.O. : Ooooh c’est gentil, ça
P.L. : C’est beau, ça !
Et bien, on se retrouve tout à l’heure pour votre live, ici à Godinne, et j’en profiterai pour faire quelques photos !
J.O. : Aaaah, on aime bien tes photos !
Eh bien, ça tombe bien parce que j’aime bien votre musique ! (Rires)
Chaton Laveur
Labyrinthe
Exag’ Records
