Echo Collective : l’importance du collectif

Echo Collective : l’importance du collectif

Echo Collective © Danny Willems

A la veille de leur concert à l’OPRL (le samedi 15 novembre), rencontre avec Margaret Hermant et Neil Leiter, les membres fondateurs de Echo Collective. On a parlé de leur musique, bien entendu, mais aussi du compositeur islandais Jóhann Jóhannsson dont ils interpréteront l’œuvre « 12 Conversations with Thilo Heinzmann ».

Avant toute chose, j’aimerais que vous vous présentiez. D’où venez-vous, quel est votre parcours, comment vous êtes-vous rencontrés ?

Neil Leiter : Je proviens des Etats-Unis, de Caroline du Nord. J’ai fait mes études d’alto dans à L’Indiana University Bloomington. Durant celles-ci, j’ai pris un congé sabbatique durant lequel j’ai débarqué à Bruxelles. J’ai eu ainsi l’occasion de jouer avec le Brussels Chamber Orchestra. Comme j’aimais beaucoup cette ville, j’y suis revenu après avoir terminé mes études… Pendant dix années, j’ai joué dans divers orchestres, comme l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, parfois comme remplaçant. C’est en cachetonnant que j’ai eu la chance de rencontrer Margaret. Avec elle, le courant passait si bien que quand le duo ambient A Winged Victory For the Sullen a cherché des musiciens avec qui collaborer, je lui ai suggéré de m’accompagner. C’est à ce moment-là que nous avons pensé créer Echo Collective.

Margaret Hermant : Pour ma part, je suis liégeoise à l’origine. J’ai fait mes études de violon, piano et harpe au Conservatoire de Huy puis à Liège, avant de rejoindre Bruxelles. Je n’ai pas le même parcours en orchestre que Neil. J’ai monté le quatuor MP4, j’ai fait de la musique pour le théâtre, la danse, j’ai travaillé pour l’Ensemble Musiques Nouvelles… J’ai toujours été intéressée par tout ce qui se trouvait en dehors des frontières de la musique classique : le jazz, les musiques du monde. Avec des sons expérimentaux. Si bien que quand Neil m’a proposé cette collaboration, j’ai tout de suite été intéressée par ce travail basé sur les textures sonores, les atmosphères.

« On a toujours aimé travailler avec les mêmes musiciens. Echo Collective est en fait une grande famille. » (Margaret Hermant)

Au départ, il y a cette idée de « collectif » qui fusionne plusieurs genres musicaux avec des instruments classiques. Mais aujourd’hui, peut-on encore parler de « collectif » ou bien êtes-vous devenu un duo autonome ?

M.H. : Au départ, comme dans tout collectif, il y a des personnes qui décident un peu plus des voies artistiques à prendre, c’est normal. Nous avons d’abord fonctionné à trois avec la violoncelliste Charlotte Danhier. Puis, en fonction de la demande – par exemple « Amnesiac » en résidence à l’Ancienne Belgique – nous avons élargi le collectif en lui apportant d’autres instruments, des vents, un piano, voire une batterie. Mais on a toujours aimé travailler chaque fois avec les mêmes musiciens. Echo Collective est en fait une grande famille. C’est important pour nous. Nous sommes des chambristes, nous souhaitons préserver une certaine continuité dans le son du groupe et dans la manière de travailler. C’est en cela que le collectif est important. Donc, Echo Collective, c’est bien entendu Neil et moi-même comme fondateurs, mais en étroite collaboration avec des musiciens qui reviennent de manière récurrente en fonction du projet. Le groupe, ce n’est pas non plus que les musiciens. Il y a aussi les techniciens qui sont importants, ingénieur son, producteur, éclairagiste. Ils appartiennent eux aussi au « collectif ».

« C’est à partir de « Amnesiac » que nous avons osé devenir des « créateurs » et plus simplement des exécutants. » (Neil Leiter)

Beaucoup vous ont découverts lorsque vous avez effectué une relecture du légendaire album de Radiohead « Amnesiac » (chronique de JazzMania ici : echo collective plays amnesiac). Avec le recul, quel jugement portez-vous sur cela ?

N.L. : Je suis très fier de ce travail. Nous jouons encore cet album lorsque cela est possible. C’est un album charnière pour nous, celui qui nous a un peu ouvert les yeux : « Oui, je peux le faire ». C’est aussi à partir de ce moment-là que nous avons osé devenir des « créateurs » et plus simplement des exécutants. Quand tu es un musicien classique, tu vis parfois avec l’idée qu’on ne t’a pas appris à devenir un compositeur. A partir de ce disque « Amnesiac », nous nous sommes dit : « Ok, on va avancer, on va le faire ! » Avec le recul, on peut se dire qu’on aurait pu faire certaines choses autrement, mais globalement je trouve que le résultat est vraiment bien.

M.H. : Je pense que cet album aura bientôt dix ans. Et pourtant, nous éprouvons toujours autant de plaisir à le jouer sur scène. C’est un peu comme si on se retrouvait tous pour un grand repas ensemble (rires).

N.L. : On en revient à cet esprit « collectif ». C’est avec ce groupe élargi que nous travaillons sur le projet « Inside Sounds » en collaboration avec le multi-instrumentiste espagnol Suso Sáiz, une œuvre qui reproduit ce que les personnes sourdes ressentent en eux quand ils écoutent de la musique (à voir le 28 janvier à Bozar – NDLR bozar.be).

Echo Collective © DR Echo Collective

Venons-en au compositeur islandais Jóhann Jóhannsson. Vous avez enregistré son œuvre « 12 Conversations with Thilo Heinzmann » édité par le label Deutsche Grammophon. Comment l’avez-vous rencontré ?

N.L. : Il nous connaissait, car nous travaillions avec des musiciens communs à Berlin. Il nous a demandé de le rejoindre lors d’une tournée européenne.

Vous pouvez me parler de cette œuvre en particulier, « 12 Conversations with Thilo Heinzmann », que vous jouerez à l’OPRL en novembre ?

M.H. : Il s’agissait d’une commission en fait. Une commande qui incitait Jóhann Jóhannssonn et le peintre allemand Theo Heinzmann à collaborer ensemble pour réaliser une œuvre commune. Le quatuor créé à cet effet n’a jamais été enregistré, du moins du vivant du compositeur. Il voulait encore travailler certaines choses. Lors de la tournée que nous avons effectuée avec lui, il nous en a parlé. Il aurait aimé nous entendre interpréter ces « Conversations ». Le label Deutsche Grammophon était au courant de cet intérêt. Ils nous ont donc envoyé les partitions peu détaillées de cette œuvre afin de voir si nous pouvions en faire quelque chose. Nous avons trouvé cette musique magnifique, nous l’avons enregistrée en quatuor sous la forme d’une démo. Elle a plu au label, le projet était lancé… Malheureusement, il n’a jamais pu l’entendre (Jóhann Jóhannssonn est décédé soudainement le 9 février 2018 – NDLR). Par contre, nous avons reçu en quelque sorte l’approbation de ses collaborateurs proches lorsque la compositrice Hildur Guonadóttir est venue nous voir interpréter cette œuvre en concert. Nous en sommes très fiers et très heureux.

« Jóhann Jóhannsson se remettait constamment en question. Lui plutôt que les musiciens avec lesquels il travaillait. » (Margaret Hermant)

Pouvez-vous me parler un peu de lui ? Il semblait être habité par la mélancolie lorsqu’il composait…

M.H. : Oui, c’était un personnage introverti et mélancolique. Il travaillait énormément, le jour comme la nuit. Un homme passionné par le son, curieux et très perfectionniste. Très humble aussi : il se remettait constamment en question. Lui plutôt que les musiciens avec lesquels il travaillait. Il donnait peu d’instructions et, dès lors, il s’entourait de gens avec lesquels le travail pouvait être intuitif. Il avait besoin de cela…

C’est donc en quatuor que vous interpréterez les « Conversations » à l’OPRL ?

N.L. : Oui. L’autre violoniste sera Sophie Bayet et le violoncelliste sera Thomas Engelen. Ils étaient déjà présents sur l’album.

On pourra également entendre des extraits de votre propre musique…

N.L. : Il y aura en effet deux parties. Pour la première partie, il y aura des conversations musicales entre Margaret et moi tirées de notre dernier projet en date, « Mirror Image » (paru l’année dernière sous la forme d’un EP chez Naïve – NDLR) que nous avons enregistré à Berlin dans un studio qui pratique le système « 4D Sound », un son immersif qui correspond à notre musique et dont nous sommes devenus les ambassadeurs.

« Avec notre son, il ne s’agit pas d’une question de décibels mais bien de proximité avec l’auditeur. » (Neil Leiter)

Je voulais vous parler de ce son. Car il y a un « son » Echo Collective, une lenteur mélancolique avec de l’écho, de la réverbération. C’est votre signature ?

N.L. : Je te remercie de nous dire qu’il y a un son « Echo Collective ». Ça nous fait vraiment plaisir ! En effet, ce son nous est propre. Nous travaillons avec des instruments acoustiques dont nous amplifions le volume. Il ne s’agit pas d’une question de décibels, mais bien de proximité avec l’auditeur. En amplifiant le volume et en ajoutant un peu de réverbération, on peut offrir des textures différentes à l’auditeur, le rapprocher de nous. Notre son personnel est un son de proximité, avec de l’émotion et de l’énergie. J’espère que les gens qui viendront nous voir à l’OPRL le ressentiront.

Echo Collective © Danny Willems

N’avez-vous jamais pensé ajouter des voix dans votre musique ? Elle pourrait alors se situer dans la lignée de certains enregistrements des années nonante. Je pense particulièrement à Dead Can Dance…

M.H. : Figure-toi que nous venons justement de créer un titre sur lequel il y a des harmonies vocales (que je chante). Il s’agit d’un titre composé pour une exposition immersive consacrée à Monet (le titre, « Femme à l’ombrelle » est disponible sur les plateformes depuis quelques semaines – NDLR). Il n’y a pas de paroles, il s’agit de chœurs. Il y a aussi quelques voix dans « Mirror Image », qui interviennent surtout en version live. Donc oui, on s’y met peu à peu…

Des projets en vue ?

N.L. : Il y a donc Bozar avec Suso Sáiz dont je te parlais tout à l’heure, et aussi le spectacle « Last and First Men » avec la troupe de danse moderne Neon Dance et la chorégraphe Adrienne Hart, sur une musique de Jóhann Jóhannsson et Elazar Glotman (le 27 janvier au Centre Culturel de Hasselt – NDLR). C’est un très beau spectacle, futuriste.

Pour mémoire :

Echo Collective à l’OPRL, Liège, le samedi 15 novembre ‐ oprl.be ;

Au Centre culturel de Hasselt le dimanche 27 janvier (spectacle de danse « Last and First Men ») ‐ ccha.be ;

A Bozar (Bruxelles) le lundi 28 janvier avec Suso Sáiz ‐ bozar.be

A écouter : « 12 Conversations with Thilo Heinzmann », Jóhann Jóhannssonn (Deutsche Grammophon) et « Mirror Image » (Naïve).

JazzMania vous offre des places pour le concert du 15 novembre à Liège : concours



Propos recueillis par Yves Tassin